[photopress:pride_and_prejudice.jpg,thumb,pp_image]Juste un post auquel il sera possible de réagir si jamais, dans les mois à venir, quelqu’un a l’occasion de voir une des adaptations cinématographiques de Pride and Prejudice, et veut la comparer au livre.
[photopress:Fragonard_Lectrice.jpg,thumb,pp_image]Alors que j’étais en train de lire Pride and Prejudice, le nom de Darcy sonnait étrangement familier à mon oreille, et je me suis rappelé d’un film dans lequel le héros masculin s’appelait Darcy : The Diary of Bridget Jones.
Il s’agit bien sûr de culture populaire, mais il me semble que la reprise de la trame du roman de Jane Austen par ce livre puis ce film à succès (cette reprise pouvant peut être justement expliquer son succès) est révélateur de l’actualité des questions que Pride and Prejudice pose, aujourd’hui encore, sur la condition féminine et la manière dont les femmes en particulier abordent la question du mariage.
Pour ce qui est des points communs entre Pride and Prejudice et Bridget Jones, les voici : l’héroïne hésite dans les deux cas entre deux prétendants, dont l’un, qui s’appelle Darcy, est d’abord dénigré par l’autre, et à ce titre rejetépar l’héroïne. Par la suite, celle-ci découvre que c’est en fait le second prétendant qui a causé du tort à Darcy, et elle perd tous les préjugés qu’elle avait à son sujet. On retrouve le même schéma familial dans les deux cas, à savoir que le père de l’héroïne l’aime beaucoup et est très proche d’elle, alors que sa mère est décrite comme une femme futile et insupportable. L’image du couple véhiculé par ces parents n’est pas des plus glorieuse, et l’héroïne est très attachée à sa famille. Enfin, dans les deux cas, le portrait de l’héroïne va à l’encontre des codes que la société qui lui est contemporaine véhicule à propos de la femme : Elizabeth n’est ni douce, ni effacée, ni passive ; Bridget Jones ne correspond pas aux canons physiques en vigueur et n’a aucune des qualités d’une femme au foyer (elle ne sait pas cuisiner, elle boit et fume, est maladroite).
Si la question soulevée dans Pride et Prejudice se retrouve dans Bridget Jones, c’est en ce que, dans les deux cas, le problème de la représentation sociale de la femme et de la définition du mariage comme entrant en compte dans l’identité d’une personne sont posés. Dans les deux cas, le mythe de l’amour heureux, facile, évident, immédiat et épanouissant, est contesté, car ce n’est jamais seulement la personne elle-même qui est aimée et attendue, mais aussi la projection du rôle social qu’elle doit tenir (et ceci est vrai tant de l’homme que de la femme). A ce titre, Bridget Jones manque cruellement de profondeur car cet ouvrage ne met pas à mal les préjugés concernant l’identité masculine (Darcy, dans Bridget Jones, reste un prince charmant sans faille) : Pride and Prejudice a le mérite et la clairvoyance de présenter un personnage masculin complexe, imparfait, mais qui lui aussi parvient à se faire apprécier pour autre chose que son rang social ; Elizabeth a elle aussi des préjugés. C’est sans doute ce qui fait de Pride and Prejudice une oeuvre de littérature et de Bridget Jones une simple production de divertissement, qui flatte les rêves des spectatrices évitant d’aborder le problème soulevé avec lucidité.
[photopress:burne_jones.jpg,thumb,pp_image]C’est difficile : en faisant de la femme une épouse, on est loin de la féministe qui défend la liberté. Oui, mais il y a un contexte historique à considérer… Austen parle tellement bien des femmes de son temps on ne peut pas dire qu’elle est leur ennemie. Mon sentiment c’est qu’on ne peut pas l’appeler féministe. Même si elle est très lucide nous l’avons vu, Austen ne sort pas de l’ordre établi.
Un passage me chiffonne, p. 290 : veut-elle dire qu’un mari doit être supérieur à sa femme ? Austen se montre ici une femme de son temps et la digne fille d’un pasteur il me semble…
[photopress:livrejaneausten_orgueil.jpg,thumb,pp_image]Austen condamne la passion. Elle condamne le mariage résultant de la passion, les personnages passionnés comme Lydia ou sa mère. Autre exemple de la maîtrise de soi (p. 158), Darcy attend pour écrire sa lettre à Lizzie : il ne veut pas le faire sous l’emprise de a passion. De même dans Sense and Sensibility, Austen condamne la passion (le titre en dit déjà long) : Marianne renonce à l’homme qu’elle aime avec passion pour un mariage d’amour et de raison. La lucidité est ce qui parvient à préserver des passions destructives : la lucidité est la principale qualité de Lizzie. Austen dans son œuvre fait preuve de beaucoup de lucidité.
[photopress:jkeira.jpg,thumb,pp_image]Le personnage d’Elizabeth est à mon avis celui qui incarne le point de vue d’Austen. Oui, elle sera aussi une épouse mais elle est lucide et clairvoyante. Elle sait le ridicule de sa mère, elle devine les intrigues et les bassesses (contrairement à Jane, elle voit tout de suite qui est Miss Bingley), elle est la seule à ne pas se réjouir du mariage de Lydia car elle sait combien il sera malheureux (p.235). Pourtant elle se marie comme les autres ? Au moins elle a le droit de choisir et de prendre le temps pour cela (p. 273).
[photopress:p_p.jpg,thumb,pp_image]J’ai été étonné par cette sorte de fatalité que j’ai déjà noté dans l’article précédent : personne n’échappe au mariage. Austen est-elle déterminisme?
Il y a beaucoup de déterminisme chez Austen : déterminisme dans le rôle que chacun doit jouer dans le couple, déterminisme social ici. Ainsi Kitty ne finira pas comme Lydia car elle est au contact d’une société plus haute. Idem pour Mrs Bennett : elle est vulgaire car de condition plus basse (p. 297). Cependant on peut triompher de l’orgueil et des préjugés : Darcy et Elizabeth y parviennent.
[photopress:janeausten.jpg,thumb,pp_image] Pride and Prejudice est le premier roman écrit par Austen et il nous plonge dès la première phrase dans son univers : la condition féminine dans la petite bourgeoisie de province. It is a truth universally acknowledged, that a single man in possession of a good fortune must be in want of a wife. La condition de la femme est d’être une wife. Ce qui veut dire qu’avant son mariage elle est une fille à marier comme les sœurs Bennett et qu’après elle devient une marieuse comme Madame Bennett. Il y a bien sûr beaucoup d’ironie dans cette phrase d’ouverture de même que c’est avec ironie qu’Austen décrit Mrs Bennett et ses stratégies pour marier ces filles, mais cette ironie est presque du cynisme car c’est la vérité… La preuve le roman et tous les romans d’Austen. Je pense que Austen exprime de sa souffrance : elle ne s’est pas mariée, le regard des autres a du être terrible… Mrs Bennett est vulgaire et de condition inférieure (c’est répété dans le roman) mais qu’est ce qui la différencie de Lady Catherine, noble dame parmi les dames ?? Toutes les deux ne veulent que marier leur fille. Il y a quelque chose de très tragique dans le roman : la fatalité qui pèse sur les personnages et qui est exprimée à la première phrase : It is a truth universally acknowledged, that a single man in possession of a good fortune must be in want of a wife . Aucun personnage n’y échappe. Tous les hommes recherchent ou ont recherché (Mr Bennett) une épouse, et toutes les femmes veulent se marier.
Il y a cependant de grandes différences entre les personnages, chacune des sœurs Bennett a un caractère différent : c’est un microcosme. Jane, l’ainée, est la plus accomplie ; Lydia, et Kitty qu’elle entraine, est passionnée (p. 70) ;Mary est l’intellectuelle du groupe (p. 70). Austen ne semble pas encourager l’étude pour les femmes.
Trois sortes de mariage, quatre devenirs pour les femmes :
– le mariage de raison, celui de Charlotte Lucas (p. 98) : Mr. Collins to be sure was neither sensible nor agreeable; his society was irksome, and his attachment to her must be imaginary. But still, he would be her husband. – Without thinking highly either of men or of matrimony, marriage had always been her object; it was the only honourable provision for well-educated young women of small fortune, and however uncertain of giving happiness, must be their pleasantest preservative from want.
– Le mariage de “déraison” ou passionné, l’inverse du précédent. C’est celui de Mr et Mrs Bennett (p. 183) : Her father, captivated by youth and beauty, and that appearance of good humour which youth and beauty generally give, had married a woman whose weak understanding and illiberal mind had, very early in their marriage, put an end to all real affection for her. Respect, esteem, and confidence had vanished for ever; and all his views of domestic happiness were overthrown. Ce sera aussi le cas du mariage de Lydia qui ressemble beaucoup à sa mère. La passion conduit au malheur, aux difficultés…
– Le mariage d’amour et de raison. Celui d’Elizabeth et Darcy, de Jane et Mr Bingley.
– Le célibat.
Il y a à lire Rousseau trois catégories : l’humain, le mâle, la femelle. L’homme est à la fois humain et mâle. La femme n’est que femelle. « tout ce qu’ils ont de commun est de l’espèce et tout ce qu’ils ont différent est du sexe » p265.« Le mâle n’est mâle qu’en certains instants, la femelle toute sa vie, ou du moins toute sa jeunesse ; tout la rappelle sans cesse à son sexe » p. 267. Donc pour Rousseau la femme n’est pas humaine, mais seulement femelle…
La femme ne participe à la raison, donc la raison ne relève pas de l’espèce, mais du sexe. La raison est masculine…
[bio] Denis Diderot
Denis Diderot naît en 1713 à Langres.
Le fils prodigue. Son père est maître coutelier et appartient aux notables de la ville. Il destine son fils au clergé. Il lui paye des études chez les jésuites de la ville puis à Paris à Louis-le-Grand et au collège d’Harcourt. Diderot déçoit les ambitions de son père en abandonnant la théologie, puis le notariat pour une carrière plus incertaine de philosophe. En 1737, son père lui coupe les vivres. Diderot gagne sa vie en exerçant le métier de précepteur et de traducteur. Il continue à décevoir son père en épousant en 1743 Antoinette Champion, lingère. Son père l’avait fait enfermer dans un monastère pour éviter cette union, mais il a réussi à s’échapper. Le ménage ne sera pas heureux, mais aura quatre enfants dont une seule fille grandira, Angélique née en 1753.
Des débuts sulfureux. Diderot fréquente le milieu des penseurs et des écrivains. Il se lie notamment avec Rousseau et Condillac. Il publie les Pensées philosophiques en 1746 et écrit la Promenade du sceptique en 1747. Il hésite entre déisme, spinozisme et matérialisme. C’est vers ce dernier qu’il va définitivement pencher dans la Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient publiée en 1749 et aussitôt censurée. Il est emprisonné trois mois à Vincennes. Cette condamnation le marquera toute sa vie et l’incitera à la prudence. Ainsi, la trilogie qui expose sa philosophie matérialiste et ses conséquences sur la morale, Entretien entre d’Alembert et Diderot, Le Rêve de d’Alembert, et La suite de l’entretien ne paraîtront qu’après sa mort.
L’Encyclopédie. La publication de l’Encyclopédie occupe la vie de Diderot de 1751, date de la parution du premier volume, à 1766, date de la parution du dernier volume. Il pilote le projet avec d’Alembert et rédige de nombreux articles. Sa contribution est difficile à évaluer car tous les articles ne sont pas signés. Cette fois encore Diderot est marqué par la censure qui frappe l’oeuvre. En 1759, la parution est suspendue et D’Alembert abandonne le projet. La publication se poursuit clandestinement mais peut officiellement reprendre en 1762. Diderot est vivement déçu en découvrant en 1764 que son libraire Le Breton a lui-même censuré de nombreux articles. Sur le plan privé, cette période est marquée par deux rencontres celle de Sophie Volland en 1755, qui restera en plus d’une amante une amie fidèle, et celle de Madame d’Epinay en 1756. En 1758, il rompt avec Rousseau à qui il ne pardonne pas de se désolidariser des autres encyclopédistes à une période où ils sont critiqués de toutes parts.
Le critique d’art. Diderot s’intéresse de prêt à l’art. Il écrit en 1752 l’article « Beau » de l’Encyclopédie. Il s’intéresse à la musique. Il collabore avec Rameau à la rédaction de la Démonstration du principe de l’harmonie. Il se penche également sur le théâtre (Discours sur la poésie dramatique, Paradoxe du comédien) et le roman (Eloge de Richardson). Il est reconnu pour son goût en peinture et acquiert au nom de l’impératrice Catherine II de Russie plusieurs tableaux. Il publie neuf comptes-rendus des Salons qui se tiennent tous les deux ans dans la Cour Carrée du Louvres (1759-1771,1775,1780). Il est ainsi considéré comme l’un des pionniers de la critique d’art. Il admire particulièrement Vernet, La Tour, Chardin, Greuze et David. Il développe une théorie de l’art comme traduction de la nature.
Le conseiller politique. En 1762, Catherine II achète en viager la bibliothèque de Diderot afin qu’il puisse et la conserver et jouir d’une rente. Il est régulièrement invité par la souveraine à Saint-Pétersbourg où elle entend profiter de ses conseils éclairés. Il ne cède à l’invitation qu’au bout de onze ans et séjourne en Russie de juin 1773 à octobre 1774. Diderot ne se fait aucune illusion sur le despotisme, qu’il soit ou non éclairé, et croit beaucoup en l’éducation. La tsarine ne suivra pas ses conseils (Observations sur le Nakaz, 1774 ; Plan d’une université, 1775). A la fin de sa vie, il suit les changements : l’arrivée de Louis XVI au pouvoir, les réformes de Turgot, la révolution américaine (Apostrophe aux Insurgents, 1778).
Le sage. A la fin de sa vie, Diderot relit Sénèque (Essai sur la vie de Sénèque ouEssai sur les règnes de Claude et de Néron) et revient sur les interrogations que la paternité a fait jaillir en lui. Il a en effet choisi de marier sa fille et de l’élever dans la religion catholique, deux institutions auxquelles il ne croit pas. L’éducation de sa fille, de même que la censure dont il a été victime, l’a en effet confronté à l’opposition entre la société et la morale qu’il pense juste et qu’il expose notamment dans Les trois contes moraux. Il a remarqué qu’il était difficile de s’opposer aux normes de la société. Il a donc choisi la liberté du sage qui, sans s’abstenir de penser, sait s’abstenir de parler et d’écrire. Diderot s’est seulement abstenu de publier. A la fin de sa vie, il met de l’ordre dans ses papiers et recopie ses œuvres en vue d’une publication posthume. Ainsi la plupart des œuvres aujourd’hui les plus célèbres de Diderot n’ont pas été éditées de son vivant. Elles ont parfois été diffusées dans la Correspondance littéraire, mais cette revue avait un tirage restreint à une douzaine d’exemplaire : La Religieuse, le Neveu de rameau, Jacques le Fataliste et son maître, Les trois contes moraux…
Il meurt à Paris en 1784.
La Religieuse
Le roman est un récit à la première personne adressée par Suzanne Simonin, une religieuse qui s’est échappée de son couvent, au marquis de Croismare de qui elle attend de l’aide. Elle lui raconte comment elle a été forcée à prendre le voile par ses parents et combien elle a souffert depuis (torture, viol…).
Genèse et publication. La religieuse est un personnage de fiction, tandis que le marquis de Croismare est un personnage réel. En 1760, Diderot, Grimm et quelques amis montent un canular contre celui-là dans le but de le faire revenir à Paris. Ils rédigent et envoient des lettres d’une fausse religieuse en fuite au marquis. Grimm révèle la farce en 1770 dans la Correspondance littéraire, texte qui deviendra la Préface de la Religieuse. La farce ne dure que quatre mois, de février à mai 1760, mais Diderot en tire l’argument d’un roman qu’il rédige entre 1762 et 1780. Il le fait alors lire aux lecteurs de laCorrespondance littéraire. Il est publié de manière posthume en 1796.
Réception de l’œuvre. L’œuvre paraît sous le Directoire en plein dans le débat sur la responsabilité des philosophes vis-à-vis de la Terreur. La Religieuseillustre l’anticléricalisme. Mais elle est surtout l’objet d’un débat esthétique sur sa vraisemblance d’une part (est-ce une satire ou la réalité ?), sur sa bienséance d’autre part, en raison de la mise en scène de l’homosexualité.
L’œuvre a donné lieu à beaucoup d’études sur sa genèse et sur ses apports au genre romanesque, notamment en parallèle avec Jacques le fataliste et son maître. Elle a également nourri des réflexions sur l’autobiographie. D’autre part, des études soulignent les thèmes féministes de l’œuvre.
Jacques Rivette décide d’adapter le roman au cinéma en 1962. Il se heurte à la censure pendant trois ans. Le tournage a finalement lieu en 1965 avec Anna Karina dans le rôle titre. Sa sortie est interdite sous la pression d’associations religieuses. Elle est finalement autorisée par Malraux, ministre de la culture sous le titre Suzanne Simonin, la religieuse de Diderot. Le cinéaste a déclaré s’inscrire dans le combat des femmes pour leur émancipation, plutôt que dans une perspective anticléricale (Cf. Suzanne Simonin ou la Religieuse : Jacques Rivette de Valérie Vignaux, Céfal, 2005.)
Bibliographie
D. Diderot, La Religieuse, Garnier-Flammarion.
LEPAPE Pierre, Diderot, Flammarion, 1991.
[bio] Judith Butler
Judith Butler naît le 24 février 1956 à Cleveland (Ohio, USA) dans une famille juive.
Formation à l’école des préjugés et des philosophes. Judith Butler se décrit comme une enfant indisciplinée et curieuse. Dans le documentaire français réalisé en 2006 par Paule Zadjermann, elle confie avoir été marquée par la volonté d’intégration de sa famille qui s’appliquait à se conformer à l’image hollywoodienne de la famille américaine. « Peut-être la théorie de Trouble dans le genre est-elle issue de mon effort pour comprendre comment ma famille incarnait les normes hollywoodiennes ou ne les incarnait pas. ». A l’adolescence, la découverte de son homosexualité a d’abord été un choc. Le regard porté par sa famille et la société sur son homosexualité constitue un autre élément déterminant dans l’évolution de sa pensée. A cela il faut ajouter sa découverte de la philosophie à 14 ans par l’intermédiaire de deux ouvrages trouvés dans la cave de ses parents. « Le premier, c’était Ou bien… Ou bien de Kierkegaard, et l’autre, l’Ethique de Spinoza. Je pensais qu’avec ces lectures, j’apprendrais à contrôler mes émotions adolescentes » (Interview à Libération, 28 mai 2005). Elle choisit plus tard des études de philosophie à Yale où elle soutient sa thèse en 1984, Subjects of Desire : Hegelian Reflections in Twentieth-Century France, publiée en 1987. Elle se tourne alors vers l’enseignement et la recherche. Elle enseigne dans les universités Wesleyan (Connecticut) et Johns Hopkins (Maryland) avant de décrocher la chair Maxine Eliot de rhétorique et de littérature comparée à Berkeley(Californie).
Recherches. Elle se fait connaître de ses pairs et des féministes en publiant en 1990 Gender Trouble (Trouble dans le genre) qui pose les jalons de sa théorie en matière de genre et de langage et renouvelle les débats dans ces deux domaines. Elle s’appuie sur les pensées de Beauvoir, d’Austin, de Derrida, de Foucault et de Lacan. Elle poursuit cette réflexion en 1993 dans Bodies That Matter : On the discursive limits of « Sex » (Ces corps qui comptent : de la matérialité et des limites discursives du « sexe » »), reprise critique de Gender Trouble, puis en 1997 dans The Psychic Life of Power : Theories of Subjection et Excitable Speech. Elle oriente ensuite ses recherches vers la philosophie morale. Dans Antigone’s claim : Kinship between Life and Death (Antigone : la parenté Entre Vie et Mort) en 2000, elle fait de l’héroïne de Sophocle une figure du trouble dans la parenté interrogeant la norme hétérosexuelle de la famille, issue d’une psychanalyse qui a préféré se construire autour d’Œdipe. En 2004 elle publie Precarious life : Powers of Violence and Mourning ainsi que Undoing gender (Défaire le genre) qui reprend les questions du genre, du sexe et de la sexualité en les ancrant dans l’actualité. En 2005 elle traite des limites de la connaissance de soi ainsi que la relation entre la construction du sujet et l’obligation éthique dans Giving an Account of oneself (Le récit de soi). Elle est élue membre de l’American philosophical society en 2007. Ses travaux les plus récents se concentrent sur la philosophie juive et les guerres aujourd’hui. En 2009 elle publie Frames of War : when Life is grievable. Elle espère pouvoir bientôt écrire un ouvrage sur les paraboles de Kafka.
Engagements. Judith Butler s’engage également dans les débats politiques contemporains en opposition au gouvernement Bush ou en faveur de la cause palestinienne. Elle est considérée comme une des principales porte-paroles du mouvement gay et lesbien. Elle milite en faveur du mariage homosexuel, de l’homoparentalité. Elle-même élève un garçon avec sa compagne Wendy Brown, professeure de philosophie politique. Malgré l’importance de son œuvre dans la théorie queer, elle ne se range pas parmi ce mouvement. Elle refuse en effet une séparation totale entre l’analyse du genre et l’analyse de la sexualité. Avant tout Judith Butler se définit comme une féministe : « I would say that I’m a feminist theorist before I’m a queer theorist or a gay and lesbian theorist. My commitments to feminism are probably my primary commitments. » (http://www.theory.org.uk/but-int1.htm).
Trouble dans le genre (Gender Trouble)
L’essai paraît aux Etats-Unis en 1990. Butler y soutient une thèse novatrice sur le genre : il est performatif, il n’a pas d’original. En matière de genre, il n’y a que des imitations. La philosophe illustre cette thèse par l’exemple du drag-queen (p.261) : « En imitant le genre, le drag révèle implicitement la structure imitative du genre lui-même ainsi que sa contingence ».
Réception et mauvaises interprétations. L’ouvrage connaît un grand retentissement. Il est pour beaucoup dans le développement des gender studies et de la théorie queer. Il est vendu à plus de 100 000 exemplaires dans le monde. Fayard a cependant refusé de le traduire au motif qu’il était « inassimilable » pour le public français. L’ouvrage ne paraîtra en France qu’en 2005, bénéficiant d’une forte reconnaissance des philosophes et des féministes.
Les thèses de l’ouvrage font dès sa parution l’objet de mauvaises interprétations obligeant l’auteure à des précisions dans Bodies That Matter : On the discursive limits of « Sex » (Ces corps qui comptent : de la matérialité et des limites discursives du « sexe » ») paru en 1993. La philosophe refuse l’interprétation volontariste de son œuvre et se défend contre ceux qui l’accusent de nier la matérialité du corps. Elle revient tout d’abord sur son exemple devenu célèbre du drag-queen qui a été élevé à tort au rang de paradigme : on ne change pas de genre comme on change de costume. Ensuite la philosophe reconnaît avoir écarté trop vite la catégorie du sexe et revient sur la place de la contrainte dans sa construction.
Portée féministe. Dans la philosophie féministe, l’ouvrage marque un tournant parfois qualifié de « poststructuraliste ». Il n’y a pas chez Butler de sujet fort. Elle remet donc en cause l’existence d’un sujet collectif du féminisme. « Nous avons été plusieurs à utiliser le post-structuralisme pour nous opposer aux politiques identitaires. Toutes les expériences humaines ne peuvent être réduites à notre seul statut de femme, d’autant que cette identité est floue et instable. » explique la philosophe à L’Express le 6 juin 2005.
Bibliographie
Trouble dans le genre, La Découverte, 2005.
Ces corps qui comptent, Amsterdam, 2009.
Antigone : la Parenté entre Vie et Mort, Epel, 2003.
Pour aller plus loin
http://rhetoric.berkeley.edu/faculty_bios/judith_butler.html
http://www.egs.edu/faculty/butler.html
