[club] Charlotte Brontë – Jane Eyre : La question du mariage (the match point)

La manière dont C. Brontë présente le mariage dans Jane Eyre me semble très féministe, mais je me demande, une fois encore, si l’intention de l’auteur n’était pas d’être romanesque et idéaliste plutôt que d’être féministe. En effet, l’idée qu’elle promeut à propos du mariage est qu’il ne peut réussir que si les deux époux s’aiment, et qu’un amour assez sincère et assez grand peut rendre l’union libre moralement acceptable. Le mariage d’argent que fait Edward avec Bertha est voué à l’échec, et c’est peut-être ce que symbolise la folie de Bertha. Le mariage de « devoir » que propose St John à Jane est lui aussi une impasse, car c’est une conception du mariage qui exclut toute affection réelle (St John refuse d’épouser Rosamond parce qu’il l’aime d’un amour sensuel) et qui tient plus du « partenariat professionnel » que du mariage à proprement parler (ce que remarque Jane, qui déclare à St John qu’elle accepterait de le suivre en Inde en tant que sa sœur, son assistante, mais que la proposition qu’il lui fait n’a aucun rapport avec le mariage). Dans les deux cas, le mariage est conçu comme l’association de la vie, des biens et des volontés de deux êtres dans leur intérêt respectif : chacun est envisagé comme le moyen pour la fin qu’est l’autre, alors que la vision du mariage que porte Jane est celui de la réunion de deux êtres pour chacun desquels l’autre soit une fin en soi. Le modèle d’affection qu’elle témoigne à Edward est d’ailleurs celui du dévouement, dévouement qui se garde d’aller jusqu’au sacrifice : si Jane prend Edward comme une fin, elle ne va pas jusqu’à se considérer elle comme un simple moyen pour la fin que serait Edward. C’est cette pureté d’intention qui permet d’envisager une union sans mariage : lorsque Edward propose à Jane Eyre de l’épouser, à la fin du roman, elle répond : «I don’t care about being married ». En cela elle va contre les convenances sociales, mais s’en moque (elle s’en affranchit dès le début, lorsqu’elle oppose sa franchise à l’hypocrisie de bon ton qui est exigée chez les Reed). Et dans cette conception de l’amour comme allant au-delà des convenances, il me semble que C. Brontë est plus idéaliste et romantique que féministe.
Là où il me semble qu’il est davantage question de féminisme, c’est au travers des conversations de Jane et d’Edward, qui s’opposent à celles de St John avec Jane. St John ne se soucie pas vraiment de Jane ; il veut seulement qu’elle rejoigne sa cause et le serve lui à travers cette dernière. En revanche, Edward, malgré ses vingt ans de plus que Jane, sa position sociale élevée, et le fait qu’il soit l’employeur et le « maître » de la jeune gouvernante, la traite en égale (il sollicite son avis, s’inquiète de ses désirs…). Il veut même la traiter à ce point en égale qu’il désire en faire sa femme et la faire voyager en Europe, lui faire partager son train de vie. Mais ç’aurait été créer une égalité de toute pièce, et masquer grossièrement la vraie différence de situation qui oppose Jane et Edward. Ce déséquilibre dans leur relation gêne Jane, qui refuse le voile que lui a acheté Edward pour leur mariage, ne veut pas changer de train de vie etc. Et, finalement, l’épisode de la révélation du mariage d’Edward avec Bertha tombe à point nommé : la fuite de Jane est alors un peu énigmatique. Elle-même ne se l’explique pas vraiment ; elle invoque une force, une nécessité. La seule raison pour fuir est le refus de vivre auprès d’Edward « dans le péché », c’est-à-dire en étant sa compagne sans être son épouse. Mais cette raison contredit le rejet des convenances qui définit le personnage de Jane Eyre, et son refus de la fausse morale, ainsi que sa conception libre et romantique des sentiments amoureux.
A mon sens, la seule raison qui explique pleinement le départ de Jane Eyre, c’est la nécessité, pour réussir à aimer et être aimé de manière vraie et sincère, d’établir une vraie liberté des deux amants à se donner l’un à l’autre. Il faut qu’aucun des deux n’ait plus d’intérêt que l’autre à s’engager, que chacun se livre en toute liberté, sans pouvoir avoir d’arrières-pensées. Jane ne se marie pas pour fuir la solitude et avoir une famille : elle en a retrouvé une. Elle ne se marie pas pour vivre confortablement : elle a hérité et a prouvé qu’elle était capable de subvenir à ses besoins sans cela. Quant à Edward, s’il semblait libre d’aimer Jane, la révélation de son précédent mariage change la donne, parce qu’alors il se révèle prisonnier du tour qu’on lui a joué. Tous deux auront à se libérer de leurs entraves pour pouvoir se rejoindre vraiment, et espérer être heureux ensemble. Le personnage de Bertha symbolise ainsi, peut être, ce qui retient Edward d’être libre, et explique la fuite de Jane qui, en découvrant les entraves dont souffre Edward, comprend mieux celles dont elle a à se libérer elle-même.
Ce qu’il y a de féministe, pour finir, dans cette conception du mariage, c’est que la femme comme l’homme doit être libre de le choix de son époux, c’est-à-dire que ce choix doit suivre celui de son cœur, et pas celui de son ambition, qu’elle soit financière (Miss Ingram) ou existentielle (St John). Mais, là encore, C. Brontë traite de manière égale hommes et femmes : les hommes aussi peuvent se tromper en matière de mariage (voir l’exemple de St John). Il existe différentes façons de ne pas être libre de donner son affection : Edward est prisonnier, lui aussi – de ses erreurs passées. Chacun doit conquérir sa liberté pour espérer pouvoir offrir son affection sans pensée intéressée ; et, pour être aimé en retour et espérer pouvoir être pleinement heureux, il faut que l’autre offre lui aussi son affection librement, sans intention d’asservir l’autre. Ce qui est étonnant du point de vue féministe dans Jane Eyre, c’est que C. Brontë fait du mariage, une fois contracté de manière véritable, un lieu de liberté, celle d’être soi-même face à l’autre ; mais c’est une liberté qu’il faut travailler à conquérir pour espérer faire un vrai mariage. Lieu de liberté, c’est aussi un endroit où l’égalité est de rigueur, car il ne peut y avoir de liberté dans l’engagement si une inégalité financière ou sociale fait en sorte que un seul des deux ait besoin de l’autre. L’égalité entre homme et femme que C. Brontë défend dans Jane Eyre ne serait donc que le moyen, pour elle, de défendre l’idéal d’un amour libre, idéal qui serait plus romantique que féministe à proprement parler.

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