Archives mensuelles : septembre 2012

[club] Marie de France – Sexualité

La sexualité est très présente, de manière naturelle et saine.  Il n’y a pas de glorification de l’abstinence, l’amour est clairement associé au plaisir procuré par la sexualité.  L’impuissance est ainsi présentée comme un malheur (Le malheureux) qui empêche la réalisation de l’amour. Dans Guigemar, je trouve le thème de la ceinture érotique moderne (ou c’est moi qui plaque dessus ma symbolique moderne ?). D’autre part notons que l’homosexualité n’est pas non plus taboue (Lanval p.93)

Le mariage est un risque de malheur, d’enfermement. Cependant les lais nous disent aussi que les femmes peuvent trouver l’amour, le plaisir. Ils ne finissent pas tous mal.

[club] Marie de France – Rang et amour courtois

Dans “Equitan”, le roi tombe amoureux de la femme de son sénéchal ; elle lui dit que “l’amour n’a de valeur qu’entre égaux” car “le puissant, bien persuadé / que personne ne lui enlèvera son amie, / il entend la dominer de son amour”.

Ce à quoi le roi répond que ceux qui “recherchent des femmes inférieures” ne sont pas “de vrais amants courtois” et qu’une femme “sage, courtoise, de noble coeur” mérite “n’eût-elle que son manteau” qu’un roi l’aime “loyalement”.

On retrouve le même motif dans Erec et Enide de Chrétien de Troyes, Erec étant un chevalier de la cour arthurienne et Enide la fille d’un homme sans noblesse, vêtue pauvrement.

Le roi se présente alors à la femme comme son “vassal” et lui demande de ne plus le considérer comme le roi.

Par cet amour courtois, on voit ici que la différence de condition sociale n’est pas seulement abolie : elle est renversée. Le roi devient vassal, le sujet du roi devient sa maîtresse (domina en latin, racine étymologique du mot français “dame”). De plus, l’homme n’est plus le maître mais le vassal, et la femme est celle que l’on sert.

Ce passage d'”Equitan”, parce qu’il insiste sur l’incongruité de ce double renversement, peut être  lu, me semble-t-il, comme le négatif du fonctionnement habituel de la société médiévale : une société où l’homme domine la femme comme le roi son sujet.

[club] Marie de France – Des sujets féminins ?

Dans certains lais, des sujets m’ont étonnée car ils m’ont semblé concerner de près la condition féminine.

Dans “Le malheureux”, par exemple, la Dame est courtisée – et entretient des relations amoureuses – avec 4 chevaliers. Je ne connais pas d’autres textes médiévaux abordant le thème de la polyandrie… En revanche, la polygamie est abordée dans “Eliduc”.

Dans “Yonec”, la Dame est mal mariée, comme dans le “Rossignol”, et vit sous la surveillance de son mari. Les malheurs du mariage forcé sont ici traités sans ambiguïté.

Dans “Le Frêne”, l’amie est délaissée lorsque l’ami doit se marier avec une personne de son rang. Son attitude résignée passe pour un modèle de vertu… A moins qu’il ne dessine le portrait de l’épouse idéale pour l’époque – de même que Guildeluec, femme légitime d’Eliduc dans le lai “Eliduc”, se retire au couvent pour permettre à son mari d’épouser une autre femme.

Dans les “Deux Amants”, une jeune fille est gardée jalousement par son père – motif qui rappelle un conte tel que “Peau d’âne”.

Dans ces derniers cas, on voit un personnage féminin en proie aux décisions souveraines d’une figure masculine, père, ami ou époux, sur elle.

Enfin, dans “Milon”, la naissance de l’enfant est suivie de la mention prosaïque des soins à apporter au nouveau-né : “sept fois par jour, / ils s’arrêtent dans les villes qu’ils traversent / pour faire allaiter l’enfant, / changer ses couches et le baigner.” La naissance et l’enfantement sont aussi au coeur du lai “Le Frêne”, puisque c’est la naissance de jumeaux puis de jumelles qui enclenche l’intrigue. A chaque fois, l’auteur précise que l’accouchement s’est fait “al terme”…

Autant de précisions qui pourraient aller dans le sens d’un auteur à la sensibilité féminine.

[club] Marie de France – Authenticité, encore…

L’auteur des Lais se présente comme se nommant “Marie” ; elle serait la même que la traductrice de fables d’Esope et d’un texte sur le Purgatoire de Saint-Patrick.

Se demander s’il s’agit bien de la même personne ne choque personne : cela relève de la prudence éditoriale.

Mais se demander si l’auteur qui se présente comme s’appelant “Marie” est bien une femme… C’est la question que pose un critique dans un article paru en 1981 (J.-C. Huchet dans Poétique) ainsi que le rapporte l’édition Livre de Poche des Lais.

Je n’ai pas pu consulter cet article mais je ne peux manquer de m’interroger à mon tour : si l’auteur avait dit s’appeler Benoît, Adam ou Pierre, aurait-on aussi remis en question l’authenticité des textes ?

De même pour Héloïse : dès qu’une femme semble avoir pris la plume, la question de l’authenticité devient cruciale. Cela ne veut pas dire qu’elle ne se pose pas pour les auteurs masculins – seulement, l’enjeu n’est pas le même. Ici, il s’agit de savoir si une femme peut, au Moyen Age, avoir écrit et diffusé ses écrits… Le parcours de notre bookclub tend à prouver que oui.

Marie de France serait après tout le premier auteur médiéval à écrire en français : l’enjeu est de taille pour l’histoire de la littérature française !