Archives mensuelles : mars 2012

[club] Hélisenne de Crenne – Un parfum de Princesse de Clèves

En lisant Les Angoisses douloureuses qui procèdent d’amours, j’ai souvent eu à l’esprit La Princesse de Clèves sont trop savoir à quoi l’attribuer.

Les situations des deux héroïnes peuvent sembler proches : toutes deux sont mariées jeunes, à des hommes qu’elles aiment plus ou moins ; toutes deux tombent amoureuses, par coup de foudre, d’un jeune homme plutôt galant ; toutes deux sont découvertes par leur mari ; toutes deux finissent claustrées (Hélisenne, chez elle ; la Princesse de Clèves, dans un couvent).

Pourtant, dans un cas, la femme se refuse à celui qu’elle aime (la Princesse de Clèves) alors que, dans l’autre, elle le rechercher éperdument, presque malgré elle (Hélisenne) ; le mari de l’une succombe à sa jalousie en devenant colérique et menaçant (Hélisenne) quand le mari de l’autre flétrit et meurt d’amour déçu (la Princesse de Clèves).

Aussi la ressemblance entre ces deux oeuvres tient peut-être, davantage que dans leur trame narrative, dans le style et l’accent porté sur la voix et les sentiments féminins. Il s’agit d’un roman sensible, qui dissèque la psychologie de son héroïne comme le fait Mme de la Fayette dans la Princesse de Clèves. L’enjeu mis au coeur du roman (la tension entre désir et interdit) est, de plus, aussi présent chez l’une que chez l’autre auteur.

Je me risquerai donc à voir en ces deux romans des négatifs l’un de l’autre et ne penserai plus à la Princesse de Clèves sans penser à sa prédécesseur renaissante, Hélisenne de Crenne.

[club] Hélisenne de Crenne – Rôles de l’homme et de la femme

Il arrive à Hélisenne de Crenne/Marguerite du Briet de commenter la distribution des rôles entre les sexes dans la société de son temps.

Ainsi, au chapitre XV, le religieux auquel l’héroïne se confesse lui dit : “les hommes libérallement se soubzmettent à amour, pensant n’estre dignes de répréhension, car entre eulx cela n’est estimé pour vice. Mais, au contraire, s’en vantent et glorifient, quand par leurs déceptions, faintises et adulations, ils ont circonvenu vostre sexe trop croiable, et d’escouter trop curieux ; ce qui vous doit estre exemple de n’estre si facile d’adjouster foy à leurs blandices.” – Les hommes n’ont donc rien à perdre au jeu amoureux, et les femmes, tout. La séduction a pour enjeu, pour la femme, la perte de sa réputation, donc de sa place dans la société.

Au chapitre XX, l’héroïne se plaint de sa condition féminine : “O trop ignare nature féminine, o dommageable pitié, comme nous sommes par parolles adulatoires, par souspirs et continuelles sollicitudes, et par faulx jurements déceues et circonvenues”. Le sexe féminin serait donc, selon l’auteur, ou tout du moins selon l’héroïne, faible et enclin à céder à la tentation.

Une dernière mention de la séparation des rôles sexuels et de la condition féminine est faite en conclusion du livre, lorsque la narratrice s’adresse aux lectrices, qui sont de “trèschères et honorées dames” : “nostre condition féminine n’est tant scientifique que naturellement sont les hommes. Et encore ne suis, ni ne veulx estre si présumptueuse que j’estime surmonter, ne seulement m’aparier à aucunes dames en science de litérature, car comme je croy, il y en a qui ont de si hault esprit douées, que elles composeroient en langiage trop plus élégant qui rendroit aux bénévoles lecteurs l’oeuvre plus acceptable.” Les femmes sont ainsi, selon elle, moins douées pour le savoir que les hommes – mais il existe des exceptions, ces Femmes illustres recensées par Boccace, auxquels pourtant la narratrice ne se compare pas.

Reste que le souhait final que formule l’héroïne est le suivant : “je suplie et requiers le souverain plasmateur qu’il vous octroye à toutes la continence (…), le conseil (…), la modestie (…), la constance (…), la pudicité (…), la sobriété (…) à fin que par les moyens de ces dons de grâce puissiez demourer franches et libres, sans que succombez en semblables inconvénients”, c’est-à-dire dans les mêmes travers que ceux dans lesquels elle est elle-même tombée.

L’enjeu est donc pour l’auteur de rester libre (“franche” étant à prendre dans le même sens qu'”affranchie”), c’est-à-dire, ici, ne pas se soumettre aux folies d’un désir que la société juge coupable.

[club] Hélisenne de Crenne – Roman psychologique et courtois

Il me semble que ce roman est vraiment à la charnière entre deux époques… Il me paraît plus qu’un roman courtois, car il explore beaucoup la psychologie des personnages. Ou alors j’ai une mauvaise représentation des romans courtois?

La femme est confrontée à un amour auquel elle ne peut ni renoncer ni céder. La problématique rappelle la Princesse de Clèves. L’intérêt c’est la focalisation interne….

[club] Hélisenne de Crenne – Violence conjugale

Les scènes de violence conjugale sont très violentes dans Les angoisses douloureuses.

La première intervient au chapitre XI, quand le mari découvre la correspondance échangée par sa femme et l'”ami” : “fort indigné, s’aprocha de moy et me donna si grand coup sur la face, que violentement me fist baiser la tere, dont ne me peuz lever soubdainement. Mais quand je commençay à reprendre mes forces, je plouray moult amèrement, tellement que les ruysseaux de mes larmes tomboient en grande superfluité et abondance aval ma face.”

La seconde apparaît au chapitre XVIII ; là encore, le mari bat sa femme après avoir surpris sa relation extra-conjugale (il s’agit cette fois-ci d’une conversation entre les deux amoureux qui a été surprise dans un palais de justice) : lorsqu’elle aperçoit son mari, elle se met à “mouvoir et à trembler de toutes parts” ; puis, lorsqu’elle revient chez elle : “quand je pensay entrer dedans ma chambre, je rencontray mon mary, lequel commença à me menasser cruellement, ce que voyant, deux damoyselles que j’avois avecques moy me pensèrent retirer en une autre chambre. Mais en grande promptitude il me suyvit en prenant le premier baston qu’il peut trouver, qui fut une torche, et m’en donna un si grand coup, que violentement me fit cheoir à terre. Et pour cela ne se peut contenter ne réfréner son courage, mais me donna de rechef deux ou troys coups si oultrageux, qu’en plusieurs lieux de mon corps la chair blanche, tendre et délicate devint noire ; toutesfois, n’y eut aucunes vulénrations”. Les domestiques viennent au secours de la femme ; peu de temps après, elle est tentée de se suicider (acte tabou à la Renaissance car dans la religion chrétienne).

Les extraits reproduits ici témoignent, à ce qu’il me semble, d’un souci du détail et d’une précision psychologique inédits dans l’histoire de la littérature au sujet de la violence conjugale. J’irai même jusqu’à faire l’hypothèse que Marguerite de Briet raconte ici des expériences personnelles, tant ce qu’elle écrit sonne juste.

Enfin, la violence conjugale atteint son apogée à la fin du roman : l’héroïne est enfermée dans une tour du château de son mari, loin de la ville où séjourne son ami, et attend que son mari, calmé et apitoyé, la libère, ou bien que son ami la délivre… A la fin du roman, ni l’un ni l’autre événement n’est survenu. Aussi peut-on voir dans cette claustration finale le plus beau symbole de la condition féminine à la Renaissance : un enfermement.

[club] Hélisenne de Crenne – Une auteure

Le texte est écrit par une femme, mais offre plusieurs voix, dont des voix d’hommes. on a donc une femme qui parle pour les hommes, une femme qui a donc conscience de ce que les hommes vivent.

Cela me rappelle Virginia Woolf, une auteure n’est pas une femme, mais un auteur… Elle prend du recul, ne reste pas figée dans sa condition…. Déjà donc à la Renaissance, les femmes pouvaient cela.

Ce n’est pas une remarque révolutionnaire, mais je pense que parfois on a tendance à l’oublier… Il y a des femmes qui ont écrit bien avant Woolf, et avant son hypothétique soeur de Shakespeare.

Seulement encore une fois, on peut noter que ces femmes ne sont pas forcément connues….

[club] Hélisenne de Crenne – La condition féminine à la Renaissance

Les Angoisses douloureuses qui procèdent d’amours est un texte assez curieux, à mi-chemin entre la confession, le roman épistolaire et le roman à la première personne. Son but semble être d’édifier ses lectrices et de les prévenir contre les tentations de l’amour adultérin… En abordant ce sujet, Hélisenne de Crenne (c’est-à-dire Marguerite du Briet) nous expose quelle était la condition féminine à la Renaissance.

On lit en effet au chapitre I que l’héroïne a été demandée en mariage dès l’âge de 11 ans ! “Et quand je fuz parvenue à l’aage d’unze ans, je fus requise en mariage d eplusieurs gentilz hommes, mais incontinent je fuz mariée à un jeune gentil homme, à moy estrange, par ce qu’il y avoit grand distance de son païs au mien ; mais nonobstant qu’il n’y eust fréquentation, ny familiarité aucune, il m’estoit si trèsagréable, que me sentois grandement tenue à fortune, en me réputant heureuse.”

Elle ajoute, au sujet de ce mariage précoce : “Moy vivant en telle félicité, ne me restoit que une chose, c’estoit santé qui de moy s’estoit séquestrée au moyen que j’avois esté mariée en trop jeune aage”. L’union a donc dû être consommée aussitôt.

L’héroïne indique ensuite qu’elle était réputée comme étant parmi les plus belles “femmes”… à l’âge de 13 ans : “En persévérant en telles amours, ma personne croyssoit, et premier que pervinse au treiziesme an de mon aage, j’estois de forme élégante, et de tout si bien proportionnée, que j’excédois toutes autres femmes en beauté de corps, et si j’eusse esté aussi accomplie en beaulté de visage, je m’eusse hardiment osé nommer des plus belles de France.”

Dès lors, comment ne pas comprendre les excès amoureux des pages suivantes, quand on sait que celle qui les éprouve est une adolescente?