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En cas de malheur, ne laissez pas Yvette mourir pour rien

You don’t own me/ Don’t say I can’t go with other boys. « You don’t own me », Lesley Gore (1963)

Le scandale du féminicide

En cas de malheur, le récit de Simenon fidèlement adapté à l’écran en 1958 par Claude Autant-Lara est scandaleux. Attendez que je vous explique pourquoi avant de me traiter de prude, de rétrograde ou de moraliste ! Je ne parle pas de scandale en raison des scènes de sexe explicites, de la nudité de Brigitte Bardot ou de l’adultère. Simenon a un scénario original, engagé et stimulant. Un avocat malhonnête, Gobillot, s’éprend d’une cliente prostituée, Yvette ; qui le trompe avec un étudiant idéaliste, Mazetti. Ce synopsis change du scénario classique de l’adultère et pose des questions pertinentes. Qui est le plus jaloux : le jeune idéaliste, le vieux désabusé ou son épouse modèle censée fermer les yeux ? Qui exploite qui ? Qui est responsable : les personnages, leurs parents, la société ? Une bonne critique sociale. Le dénouement néanmoins vient tout gâcher. En cas de malheur est scandaleux car c’est un récit qui tue une femme pour rien. Écoutez notre analyse dans notre podcast ou poursuivez la lecture.

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Brigitte Bardot dans le rôle d’Yvette, 1958.

Une femme de vingt ans qui meurt avant d’avoir vécu sa vie, c’est révoltant. Une femme innocente qui meurt, c’est enrageant. La mort d’Yvette permet de retourner à la situation initiale. Si la morale traditionnelle qui prône la fidélité et réprime la sexualité des femmes a un moment été défiée, elle finit par gagner. Yvette est comme punie pour avoir voulu vivre autrement. Une jeune femme innocente qui meurt pour rien sans que personne ne proteste, c’est scandaleux. À la fin du récit, le vieil amant « [continue] à défendre des crapules »(Simenon, 1989 [1956] : p.513), l’amant assassin n’a aucun remords et son avocat se démène pour lui éviter une lourde peine (Simenon, 1989 [1956] : p. 512-13). Le vieil amant aide d’ailleurs la défense de l’amant assassin…. L’écrivain peut conclure son récit et passer à autre chose. Et Yvette ? On l’enterre à la sauvette. Personne ne la plaint, personne ne la pleure, personne ne crie : « Plus jamais ça ». De même, avant sa mort, personne n’avait essayé de la protéger. La fin du roman n’est ni imprévisible ni inéluctable. La mort d’Yvette aurait pu être évitée car elle était annoncée. En cas de malheur illustre le continuum féminicidaire (Taraud, 2022).

Chronique d’une mort annoncée

Tout d’abord, des indices de la violence du meurtrier, Mazetti, sont données très tôt. Yvette se confie à Lucien Gobillot[1] : elle a peur de rentrer seule (Simenon, 1989 [1956] : p.450). Elle explique que son jeune amant la surveille et lui fait peur : « Dans l’état où il est, il est capable de tout » (Simenon, 1989 [1956] : p. 452). Yvette révèle que l’alcool le rend violent, elle ne termine pas sa phrase mais on comprend qu’il s’en est pris à elle physiquement lorsqu’il était ivre (Simenon, 1989 [1956] : p. 458). Face à ces informations, Gobillot ne s’inquiète pas pour Yvette mais pour lui. Quand Yvette dit « c’est que j’ai peur, surtout pour toi » (Simenon, 1989 [1956] : p. 451), il ne retient que la seconde partie de la phrase. Gobillot a peur que Mazetti l’agresse mais surtout qu’il parvienne à ses fins et le prive d’Yvette. Le jeune homme souhaite en effet qu’elle quitte Gobillot pour l’épouser (Simenon, 1989 [1956] : p. 452). Si Gobillot s’efforce d’isoler la jeune femme, c’est pour la garder pour lui. En effet, il aurait sans doute été plus prudent de l’éloigner de Paris.

Mais Gobillot est tout aussi possessif et jaloux que Mazetti. Il téléphone sans cesse à Yvette, passe ses nuits avec elle pour la surveiller (Simenon, 1989 [1956] : p. 469). Lorsqu’il organise son déménagement, il ne parle pas de sauvetage mais d’enlèvement. Il agit pour enlever Yvette à son rival et c’est pourquoi il lui interdit de sortir, un comportement qui n’est pas sans rappeler le narrateur de La Prisonnière de Proust (Delale, Pinel&Tachet, 2023 : chapitre 4). Gobillot confesse en effet une « passion pour Yvette », passion est à comprendre au sens d’addiction ou d’obsession : « je ne peux me passer d’elle » (Simenon, 1989 [1956] : p. 474). Malgré les indices, Gobillot est incapable de voir qu’Yvette est en danger car il est aveuglé par cette « passion pour Yvette » où celle-ci n’existe pas comme une personne. Lucien est le premier concerné par ce que Duras décrit chez les spectateurs de Bardot, l’interprète du rôle d’Yvette en 1958 : « Elle s’adresse chez l’homme, avant tout, à l’amour narcissique de lui-même. Si une femme comme celle-là m’était livrée, pense l’homme, je la ferais, jusqu’à la folie, à ma façon » (Duras, 2014 [1958] : p. 300). Gobillot ne pense qu’à son Yvette, celle dont il fait ce qu’il veut. Si la disparition d’Yvette compte si peu, c’est parce qu’elle n’est qu’un fantasme aux yeux de Gobillot, de l’écrivain et de beaucoup de spectateur.ices.

Yvette: évitée, abusée et assassinée

Gobillot confie que son attirance pour Yvette est sexuelle, même s’il ne s’explique pas tout à fait pourquoi il est plus attaché à elle qu’à ses précédentes maîtresses (Simenon, 1989 [1956] : p. 433, 472). « Yvette, comme la plupart des filles qui m’ont ému personnifie pour moi la femelle » (Simenon, 1989 [1956] : 473). Lucien ne dit pas qu’Yvette est une femelle mais qu’elle la « personnifie pour lui ». C’est son point de vue. Le récit de Simenon est en effet écrit à la première personne : le lectorat n’a donc accès qu’au point de vue de Gobillot et à l’Yvette qu’il fantasme. Celle-ci est une femelle disponible pour satisfaire « sa sexualité pure » (Simenon, 1989 [1956] : p. 472). Ainsi on retrouve dans le récit les clichés de la pornographie : la femme sans culotte qui écarte les jambes dès la première rencontre (Simenon, 1989 [1956] : p.421), la scène saphique et le plan à trois (Simenon, 1989 [1956] : p. 479). Ni Gobillot ni Simenon ne s’intéresse à la femme derrière le fantasme, Yvette est un personnage évité (Delale, Pinel & Tachet, 2023 : p. 64). On sait qu’elle a organisé un hold-up pour arrêter le trottoir. Fille de fonctionnaires, elle a un jour décider de « tenter [sa] chance à Paris » (Simenon, 1989 [1956] : p. 418-19). Quel était son plan initial ? Et pourquoi insiste-t-elle sur le fait qu’elle ne lit pas de romans mais les journaux ? Toutes les questions sur Yvette restent sans réponse, elle n’est pas le sujet de l’histoire, sujet au sens de thème mais aussi de personnage agissant. Annie Ernaux reconnait en Yvette celle qu’elle était en 1958 : une jeune femme franche dont les hommes abusaient car elle ignorait les règles du jeu de la « séduction » (Ernaux, 2018 [2016] : p.59).

Yvette est une femme abusée. Aucun de ses partenaires sexuels, ni les hommes qui se disent amoureux, ni les femmes qui se disent ses amies ne la protège et cela conduit à sa mort. Pour Simenon, la mort d’Yvette est un moyen de conclure son récit. Remarquons que c’est un moyen habituel de résoudre les passions amoureuses (Bayard, 2007 : p. 140). Yvette aurait pu s’enfuir avec Jeanine à la campagne, trouver un amant à la fois jeune et riche ou rentrer dans sa famille à Lyon. Ainsi, Gobillot aurait aussi été « délivré » de son obsession. Certes, il resterait une possibilité de la retrouver, mais l’écrivain aurait pu décider qu’il ne la chercherait pas. Choisir de tuer Yvette ou de la laisser en vie revient à juger ce qu’elle incarne. On sait peu de chose sur Yvette, mais elle incarne la liberté et le refus du destin traditionnel des femmes de la bourgeoisie. Elle refuse d’être la fille de ou la femme de , elle se bat pour survivre et surtout rester libre. Par exemple, elle organise le hold-up et quand celui-ci échoue, elle va chez un avocat réputé pour innocenter des criminels. Si Yvette sort vivante du récit, sa liberté, son non-conformisme sont saufs également, si elle meurt, elle est punie pour avoir voulu vivre autrement. Simone de Beauvoir remarque que les personnages de Brigitte Bardot remettent en cause le mythe de l’Éternel féminin (Beauvoir, 1959) : cela est vrai pour Yvette seulement si on ignore la fin, sa mort dont personne ne se soucie.

Mais notre indignation n’est-elle pas exagérée ? Aucune femme n’est véritablement tuée, En cas de malheur n’est qu’une fiction. « Quand bien même la fiction n’est pas le réel, la fiction agit directement sur le réel, et en partie au service de la société réelle. » (Delale, Pinel & Tachet, 2023 : 21). A force de voir mourir les femmes sans que personne ne proteste, on s’habitue et on proteste moins dans la vie réelle. A force de voir mourir des femmes qui revendiquent le droit à la liberté et au plaisir, on finit par croire qu’elles l’ont cherché. A force de voir des personnages féminins qui sont des fantasmes masculins, on prive les femmes de leur fantasme ou tout au moins d’exprimer leurs fantasmes (Chollet, 2021 : chapitre IV). Dans le récit de Simenon, la première personne indique au lectorat qu’il s’agit de la version de Gobillot. Dans le film, il n’est pas aussi évident de s’en rendre compte. Lorsque Brigitte Bardot dit qu’elle est une femelle, comment savoir que ce sont en fait les mots que l’écrivain a attribué à l’amant ? Le continuum féminicidaire, ce n’est pas seulement les indices de la violence du féminicide et l’inconscience de l’entourage, c’est aussi la société qui banalise les meurtres de femmes, même fictionnels (Taraud, 2022). Reste qu’on peut toujours lire Simenon aujourd’hui par antiphrase, ce que Christine de Pizan recommandait face aux écrits misogynes qui décrivaient des femmes qui n’existaient pas (Pizan, 2021 [1405]). En cas de malheur nous montre alors comment éviter un féminicide : en prenant au sérieux les menaces et la jalousie. Il nous encourage aussi à nous intéresser aux personnages féminins évités.

Bibliographie

BAYARD Pierre, 2007, Comment parler des livres qu’on n’a pas lus ?, Paris, Minuit.

BEAUVOIR Simone de, 1959, « Brigitte Bardot and the Lolita syndrome », Esquirre, https://classic.esquire.com/article/1959/8/1/brigitte-bardot-and-the-lolita-syndrome (consulté le 21 juin 2024)

CHOLLET Mona, 2021, Réinventer l’amour. Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles, Paris, La Découverte.

DELALE Sarah, PINEL Élodie & TACHET Marie-Pierre, 2023, Pour en finir avec la passion. L’abus en littérature, Paris, Amsterdam.

DURAS Marguerite 2014 [1958] , « La reine Bardot » dans Outside, Paris, Gallimard, p. 296-300.

ERNAUX Annie, 2018 [2016], Mémoire de fille, Paris, Gallimard.

PIZAN Christine de, La Cité des dames, 2021 [1405] Paris, Le Livre de poche.

SIMENON Georges, 1989 [1956], « En cas de malheur » dans Tout Simenon, tome 8, Paris, Presses de la cité, p. 407-413.

TARAUD Christelle, 2022, Féminicides. Une histoire mondiale, Paris, La Découverte.


[1] Dans le film, le personnage s’appelle André Gobillot.

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