[critique] Christine Leroy, Phénoménologie de la danse : “Un temps pour danser”

. .

Je referme Phénoménologie de la danse en souriant. Sursaut d’enthousiasme : j’ai trouvé le livre que je cherchais depuis longtemps ! Voici en effet l’ouvrage que le héros de Footloose[1], Ren Mc Cormack, aurait dû consulter pour défendre la danse. Au pasteur qui veut éviter la corruption spirituelle de sa communauté, Ren oppose une série de citations bibliques qui prouvent que les écritures ne bannissent pas la danse mais ne démontrent rien. Quel point commun entre la danse du roi David[2] et des adolescents au bal du lycée ? Remarquer qu’on danse pour louer le Seigneur ne permet pas de lever les accusations dès lors qu’on s’éloigne du cadre religieux. Le discours du pasteur s’inscrit dans une tradition de méfiance à l’égard de la danse, accusée de répandre le vice et le désordre ; à laquelle Christine Leroy s’oppose dès le début de son travail. Elle nous invite au contraire à nous réjouir de la contagion suscitée par la danse car elle est source de connaissance et d’éthique.

Elle commence par décrire cette contagiosité si longtemps décriée pour la penser et l’innocenter. Elle est empathie kinesthésique. Certes, le mouvement du corps du danseur agit sur le corps du spectateur mais il n’y a ni fusion affective, ni délire. La danse relève du jeu, elle ne dure qu’un temps, mais celui-ci est formateur. Il permet de se rapprocher à la fois de l’autre et de soi car il y a une réciprocité entre le performeur et le spectateur. La danse est le lieu d’une rencontre charnelle.

La progression conduit ainsi Christine Leroy à souligner la visée éthique de la danse. « La sollicitation kinesthésique semble engager au souci de l’autre à partir du corps propre, et à la réparation de soi »[3]. L’empathie kinesthésique peut soigner, non pas au sens de guérir, to cure en anglais, mais au sens de prendre soin, to care. Le care est une attention bienveillante qui permet la rencontre et la connaissance d’autrui, tout en permettant une meilleure appréhension de soi. Notons au passage qu’avec la danse, le corps et plus exactement le vécu charnel, se trouve aussi réhabilité.

En effet, lorsqu’il est question d’éthique, il ne s’agit pas de principes abstraits et de morale. La danse ne va pas pervertir les jeunes de Bomont, la ville fictive de Footloose, mais l’on doit concéder au révérend Shaw, qu’elle ne les sauvera pas non plus. Cependant, la démonstration de Christine Leroy nous permet d’affirmer qu’elle les aidera à supporter l’adolescence, la découverte de leurs désirs et des désirs des autres. Cette découverte se révèle parfois pesante et danser ou regarder un spectacle de danse pourra l’alléger. « L’empathie kinesthésique met en évidence une commune aspiration à la légèreté et à l’envol, c’est-à-dire à la sublimation de la pesanteur »[4] [5].

Christine Leroy ouvre des perspectives cliniques et justifie un usage thérapeutique de la danse. Danser ou regarder un spectacle de danse peut réparer ou redynamiser l’image du corps[6]. Son ouvrage est un apport théorique inédit à la critique de la danse, à la recherche en éthique et à la phénoménologie. On peut seulement regretter que le titre de l’ouvrage ne reflète ni son originalité ni la richesse des références qui ne se limitent pas à la phénoménologie, le recours à Winnicott et aux care studies sont particulièrement pertinentes. De plus, si le livre est si convaincant et stimulant, c’est grâce à ses nombreux exemples de chorégraphies. Christine Leroy ne donne pas seulement envie de penser la danse, elle donne aussi envie de danser.

Pour l’interview de l’autrice, cliquez ci-dessous ou suivez ce lien vers l’épisode de notre podcast qui y est consacré !

[1] Footloose est un film d’Herbert Ross sorti en 1984. Un remake au scénario presque semblable est sorti en 2011, mis en scène par Craig Brewer.

[2] 2 Samuel, VI, 14.

[3] Leroy Christine, Phénoménologie de la danse, Hermann Philosophie, 2021, p.77.

[4] Idem, p.132

[5] Ren aurait ainsi pu argumenter sur la puissance thérapeutique de la danse. En effet, si le révérend Shaw proscrit la danse, ce n’est pas pour suivre des principes religieux ou sauver des âmes mais pour alléger sa conscience. Son fils est mort dans un accident de la route en rentrant d’une soirée dansante et il se sent coupable.

[6] Cf. Idem, p.138.

Ce contenu a été publié dans actualités. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *