Comment les chansons populaires contribuent-elles à façonner nos représentations des femmes ? Peuvent-elles banaliser les violences sexistes, voire les rendre séduisantes ? Et comment les artistes féministes d’aujourd’hui s’emparent-elles de la musique pour dénoncer les rapports de domination ?
Dans ce nouvel épisode du podcast Qui a peur du féminisme ?, nous recevons Audrey Coudevylle, maîtresse de conférences en littérature française à l’Université Polytechnique Hauts-de-France (UPHF), spécialiste de la chanson réaliste de l’entre-deux-guerres et des œuvres de Fréhel et d’Yvonne George.
Ses recherches, à la croisée de la littérature, de la musique et des études féministes, interrogent les discours de violence et les stratégies d’émancipation des femmes dans la chanson. Un sujet qui nous invite à écouter autrement des textes que nous connaissons parfois par cœur, sans toujours mesurer ce qu’ils racontent des relations entre les femmes et les hommes.
La chanson populaire, miroir des rapports de domination
Les chansons ne sont jamais de simples divertissements. Elles racontent des histoires, mettent en scène des personnages, expriment des sentiments et véhiculent des représentations du monde. À ce titre, elles participent aussi à la construction et à la transmission des normes de genre.
Dans ses travaux consacrés à la chanson réaliste de l’entre-deux-guerres, Audrey Coudevylle s’intéresse particulièrement à la manière dont les femmes sont représentées et aux violences qu’elles subissent.
Son article « Et putes et soumises : la chanson réaliste, un genre misogyne ? », publié dans le numéro 20 des Cahiers Anne Hébert en 2026, pose une question essentielle : derrière les récits de passions malheureuses, de jalousie et de destins tragiques, quels discours sur les femmes et leur place dans la société se donnent à entendre ?
Le sexisme n’est pas toujours explicite. Il peut se glisser dans la construction des personnages féminins, dans les situations présentées comme naturelles ou inévitables, ou encore dans la manière dont certaines violences sont racontées.
L’entretien invite ainsi à interroger les mécanismes par lesquels la chanson populaire peut contribuer à banaliser les rapports de domination.
Quand la violence devient romantique
L’un des thèmes centraux de notre échange est celui de la glamourisation de la violence.
Dans certaines chansons, la jalousie, la possession, la souffrance et les violences exercées sur les femmes sont associées à l’intensité de la passion amoureuse. La frontière entre amour et domination devient alors trouble.
Comment ces récits transforment-ils la violence en élément dramatique, voire romantique ? Comment la musique, l’interprétation et l’émotion peuvent-elles modifier notre perception des paroles ?
Ces questions conduisent également à s’intéresser à la réception des chansons à leur époque. Les publics de l’entre-deux-guerres percevaient-ils leur dimension misogyne ? Les représentations qui nous choquent aujourd’hui étaient-elles alors considérées comme ordinaires ?
Étudier ces chansons dans leur contexte historique permet de comprendre comment les normes sociales évoluent, mais aussi comment certains imaginaires traversent les époques.
Des voix de femmes entre assignation et émancipation
Les recherches d’Audrey Coudevylle accordent une place importante aux interprètes féminines, notamment Fréhel et Yvonne George, deux figures de la chanson réaliste.
Leur étude soulève une question particulièrement intéressante : quelle place les femmes peuvent-elles conquérir dans un répertoire qui véhicule parfois des représentations profondément sexistes ?
Chanter la souffrance féminine signifie-t-il nécessairement reproduire les stéréotypes qui l’entourent ? L’interprétation peut-elle introduire une distance, une ambiguïté ou une forme de résistance ?
Ces interrogations rappellent qu’une chanson ne se réduit pas à ses paroles. Elle est aussi une voix, un corps, une présence sur scène et une relation avec un public.
Elles permettent d’aborder la chanson comme un espace de tensions entre les rôles assignés aux femmes et les possibilités d’expression et d’émancipation qu’offre la création artistique.
De la chanson réaliste à Angèle : le sexisme a-t-il changé de refrain ?
L’entretien nous conduit également vers la chanson contemporaine.
Avec des titres comme « Balance ton quoi » d’Angèle ou « La boss » de Marguerite, de nouvelles générations d’artistes dénoncent ouvertement le sexisme, les injonctions faites aux femmes et les rapports de pouvoir.
Le regain d’intérêt pour les chansons d’Anne Sylvestre, dont les textes ont souvent porté une parole critique sur la condition féminine, témoigne lui aussi de la place que peut occuper la musique dans la transmission des idées féministes.
Mais ces évolutions ne signifient pas nécessairement la disparition des représentations misogynes.
À côté de chansons qui revendiquent l’égalité et l’émancipation, d’autres continuent de diffuser des discours sexistes, parfois d’une grande violence. Le succès de certaines paroles dans le rap, notamment, soulève la question de la réception de ces discours et de leur place dans la culture populaire.
Assistons-nous à une transformation profonde des représentations ou à une coexistence, parfois contradictoire, entre héritages sexistes et revendications féministes ?
C’est l’une des grandes questions qui traversent cet épisode.
Écouter autrement, penser autrement
L’intérêt des recherches d’Audrey Coudevylle est de montrer combien la chanson constitue un objet d’étude précieux pour comprendre l’histoire des représentations féminines.
En croisant l’analyse littéraire, l’histoire culturelle et les questionnements féministes, elle nous invite à prendre au sérieux des œuvres que leur popularité pourrait conduire à considérer comme anodines.
Car les chansons accompagnent nos vies. Nous les écoutons, les mémorisons, les chantons, parfois dès l’enfance. Leurs mots circulent, se répètent et s’inscrivent dans notre mémoire collective.
Les interroger, ce n’est pas renoncer au plaisir de la musique. C’est au contraire enrichir notre écoute, prendre conscience de la force des représentations qu’elles véhiculent et reconnaître le rôle que les artistes peuvent jouer dans leur transformation.
Un épisode pour comprendre comment la chanson peut être à la fois le véhicule des stéréotypes sexistes et un formidable instrument de contestation et d’émancipation.
🎧 Retrouvez notre entretien avec Audrey Coudevylle dans le nouvel épisode de Qui a peur du féminisme ?, disponible sur vos plateformes d’écoute habituelles.
Pour prolonger la réflexion
Audrey Coudevylle, « Et putes et soumises : la chanson réaliste, un genre misogyne ? », Cahiers Anne Hébert, n° 20, 2026.
Audrey Coudevylle, « Chants-sons originelles », Europe, n° 1157-1158, septembre-octobre 2025.

