Archives mensuelles : février 2011

[club] E. Dorlin – Réformer le langage

Elsa Dorlin fait un parallèle entre préciosité et paritarisme lorsqu’elle observe que, si les Précieuses ont réinventé la langue française, l’instauration de la parité en politique s’est accompagné d’une féminisation des titres et des professions (p. 127-128).  On s’est abondamment moqué des périphrases et des hyperboles des Précieuses : un fauteuil devenait, chez Molière, une “commodité de la conversation” et les “plus… du monde” abondent chez elles.  Et on peut relever que la féminisation des noms reste encore sous-utilisée… Combien disent “Madame la Ministre” (c’est l’exemple pris par Elsa Dorlin)? La professeure ? L’écrivaine ? La défenseure ? Et d’ailleurs dit-on défenseure ou défenseuse ? Successeur ou successeuse ? L’auteure, l’autrice, ou que sais-je encore ? Et pourquoi, lorsque nous citons une femme, nous sentons-nous presque obligés de faire précéder son nom de son prénom, comme s’il pouvait y avoir confusion avec un homme plus célèbre du même patronyme (réflexe que j’ai eu moi-même ici)?

Le langage enregistre les mentalités ; si l’on veut changer ces dernières, peut-être faut-il commencer par modifier le premier.

[club] E. Dorlin – Mise en abyme de notre propre démarche

Je relève le programme que dresse Elsa Dorlin en conclusion de son ouvrage. Relevant l’oubli qui a marqué les 4 auteurs étudiés, elle indique la chose suivante : “Au fond, si ces auteurs ont été oubliés, on en déduit naturellement que c’est parce que ce sont des auteurs mineurs, des personnages secondaires, alors que ce jugement porte sur leur objet de pensée. (…) Le sujet n’est pas noble, les auteurs sont donc considérés comme médiocre et on n’a pas fait grand cas de leurs oeuvre, ne serait-ce que dans les rayonnages des bibliothèques.”(p. 146). Et plus loin : “Ce processus de méconnaissance révèle une véritable violence idéelle, impalpable, faite aux femmes, qui réside précisément dans cette confiscation insidieuse de leur histoire et de leur héritage, parce que tout est fait pour qu’elles ignorent en être les légatrices universelles”.

Je crois qu’en lisant ces auteurs et en débattant de nos lectures, nous contribuons, à notre manière, à nous ré-approprier cette histoire…

[club] E. Dorlin – L’instrumentalisation du débat féministe

Comme l’indique Elsa Dorlin, les démonstrations menées par les philosophes féministes du 17e s pour démonter la thèse de l’inégalité sexuelle et faire éclater, par la logique, l’évidence de l’égalité des sexes, se heurte à un problème de taille. En effet, si la démonstration est logique et rationnelle, elle ne peut pas convaincre ceux qui ont intérêt à celle qu’elle reste méconnue.

Ainsi, Elsa Dorlin indique que “l’inégalité sexuelle” a été utilisée comme un “instrument d’organisation sociale” (p. 88) : les hommes sont juges et partis dans la Querelle des femmes car ils sont les “maîtres” des femmes (le terme est de Gabrielle Suchon, p. 93). Ils n’ont pas intérêt à reconnaître les femmes comme leurs égales ; ce serait, pour eux, perdre de leur pouvoir. Elsa Dorlin ajoute : “Se donnant pour fin la domination, la rationalité renonce à établir ou, du moins, à rechercher la vérité au profit du vraisemblable” (p. 95).

Ce qui compte, ce n’est donc pas ce qui est vrai, mais ce qu’il nous arrange de prendre pour vrai. La raison, ce serait, ici, la logique au service de l’intérêt.

[club] E. Dorlin – Logique de l’éducation féminine au 17e s

Elsa Dorlin pointe un des problèmes de l’éducation féminine au XVIIe siècle (pour les classes favorisées, bien sûr ; les autres n’avaient pas accès à l’éducation) : l’éducation féminine a alors pour but d'”empêcher l’autonomie” de la femme (p. 53). Il ne s’agit pas de lui faire développer ses capacités mais d’en entraver le développement, pour en faire une “éternelle mineure”. Par là, la “culture” créé de toute pièce l’état féminin que la misogynie proclame comme naturelle, et qui n’est que fabriquée.

Je  relève le même genre de processus lorsqu’Elsa Dorlin évoque le silence qui a accompagné les oeuvres des 4 philosophes qu’elle étudie, Gabrielle Suchon, Marie de Gournay, François Poullain de la Barre et Ana Maria Van Schurman (p. 146-148) : en ne donnant pas de publicité à ses ouvrages, en faisant comme s’ils n’existaient pas, les philosophes et savants du 17e ont, en quelque sorte, réduit ces ouvrages à néant. Là encore, les misogynes parviennent à nier une réalité et à imposer la seule qu’ils tolèrent : il n’y a pas de philosophie féministe parce qu’il ne doit pas y en avoir.

Dans le premier cas, nous sommes en présence d’une mutilation de l’identité d’individus ; dans le second, d’une falsification de l’histoire. Et, comme on le voit grâce à cet ouvrage, les procédés qui arrivent à ces résultats ne sont pas directs, frontaux, mais pervers et insidieux, presque invisibles – et, pour cette raison, d’autant plus violents.

[club] E. Dorlin – Intertextualité.

Je trouve que Little women et ses suites illustrent bien les propos d’Elsa Dorlin sur l’impasse du discours des précieuses. Les filles du docteur March ont des vertus tout à fait exemplaires, mais ces vertus sont présentées comme féminines du coup elles se trouvent condamnées à occuper une certaine place dans la société. Certes elles ont droit au respect, mais elles vivent dans un univers divisé entre le monde des hommes et le monde des femmes.

[club] E. Dorlin – Censure et scandale

Je pense que cet ouvrage met en évidence l’existence d’une forte censure à l’égard des idées féministes, et en particulier celles visant à donner aux femmes plus de pouvoir. Le féminisme logique est « oublié » ; les précieuses sont ridiculisées ; Marie de Gournay et Gabrielle Suchon doivent recourir à des stratégies comme s’appuyer sur Aristote pour ne pas être censurée. On ne retient des idées féministes que celles qui ne sont pas dangereuses pour la suprématie masculine, ou celles qui au contraire la conforte.  Je pense que cette censure est toujours d’actualité. Ainsi le travail des femmes n’est plus interdit, il est même parfois encouragé mais seulement dans certains secteurs ou en sous-qualifiés. Ainsi le plafond de verre est une réalité par exemple. Ou la double journée. Autre chose des idées, des femmes continuent d’être ignorées, oubliées (Olympe de Gouges aussi a fait l’objet d’indifférence ou a été ridiculisée….).

Pourquoi ? La première réponse qui me vient à l’esprit est : l’égalité des sexes est une idée scandaleuse, que les femmes puissent avoir  le pouvoir est scandaleux…