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Urbanisme genré : une évidence ?

Par Benjamin Altur-Ortiz

La semaine prochaine, la Croisette accueillera une nouvelle édition du Marché international des professionnels de l’immobilier (MIPIM), qui se tient à Cannes du 9 au 13 mars 2026. Pendant quatre jours, investisseurs, promoteurs, collectivités et architectes du monde entier se réuniront pour discuter projets urbains, financements et tendances du secteur. Ce salon, souvent décrit comme le rendez-vous incontournable de l’immobilier mondial, concentre en quelques jours l’équivalent d’une année de rencontres professionnelles et de négociations autour de la ville de demain. ()

Mais au moment où les acteurs de l’immobilier discutent rendement, attractivité territoriale et innovation, une question essentielle reste souvent marginale : pour qui construit-on la ville ? Et plus précisément : la ville est-elle pensée pour toutes et tous ?

Les villes, espaces des inégalités de genre | France Culture

La ville n’est pas neutre

L’idée selon laquelle l’espace urbain serait neutre est aujourd’hui largement contestée par la recherche. Les travaux sur le gender mainstreaming – l’intégration systématique de la perspective de genre dans les politiques publiques – montrent que femmes et hommes n’utilisent pas la ville de la même manière, que ce soit en matière de mobilité, de sécurité ou d’accès aux services. ()

Les femmes, par exemple, effectuent davantage de déplacements en chaîne (travail, courses, école, soins aux proches), souvent en transports publics ou à pied. Elles sont aussi plus exposées au sentiment d’insécurité dans l’espace public. Pourtant, pendant longtemps, l’urbanisme s’est construit autour d’un modèle implicite : l’homme actif, mobile, motorisé, se déplaçant entre domicile et travail.

Ce biais n’est pas anecdotique : il façonne la localisation des équipements, la conception des transports, l’éclairage public ou encore la manière dont les espaces publics sont distribués.

L’urbanisme genré : un outil, pas une idéologie

Contrairement à ce que suggèrent parfois ses détracteurs, l’urbanisme genré ne consiste pas à créer des villes séparées pour les femmes et les hommes. Il s’agit plutôt d’intégrer dans la conception urbaine la diversité des expériences et des besoins.

Espace public : l'urbanisme et le genre, je t'aime moi non plus

Des institutions internationales comme ONU-Habitat ou la Banque mondiale encouragent aujourd’hui des approches d’urbanisme inclusif qui prennent en compte les femmes, les enfants, les personnes âgées ou les minorités de genre dans la planification des villes. ()

Certaines villes européennes ont déjà expérimenté ces méthodes. Vienne est souvent citée comme pionnière : depuis les années 1990, la municipalité y applique des principes d’urbanisme sensible au genre dans de nombreux projets urbains. ()

Les résultats sont concrets :

  • des trottoirs plus larges pour les poussettes et les déplacements accompagnés,
  • des espaces publics mieux éclairés et plus visibles,
  • des équipements de proximité facilitant la vie quotidienne.

Autrement dit, une ville pensée pour les femmes profite en réalité à tout le monde.

Le paradoxe des grands salons immobiliers

Le MIPIM est le lieu où se dessinent les grandes orientations de l’immobilier international : investissements, méga-projets, stratégies métropolitaines. Mais ces discussions restent fréquemment dominées par une approche financière et macro-économique de la ville.

Or les transformations actuelles – crise du logement, mutation du bureau, transition écologique – posent aussi des questions profondément sociales. La valeur d’un projet urbain ne se mesure pas uniquement en rendement ou en mètres carrés construits.

Dans ce contexte, la question du genre devient un révélateur. Elle oblige à se demander :

  • qui bénéficie réellement des projets urbains ?
  • qui participe à leur conception ?
  • et qui reste invisible dans les décisions ?

Une question démocratique

Intégrer le genre dans l’urbanisme relève finalement moins d’une bataille culturelle que d’une exigence démocratique. Le principe du gender mainstreaming consiste précisément à intégrer la perspective de genre dans l’ensemble des politiques publiques et des processus de décision. ()

En d’autres termes : penser la ville à partir de la pluralité des expériences humaines.

Dans un monde où plus de la moitié de la population vit déjà en ville et où les projets immobiliers façonnent les modes de vie pour des décennies, ignorer ces enjeux revient à reproduire des inégalités dans le béton.

Et si la question était simple ?

Alors que le MIPIM s’apprête une nouvelle fois à transformer Cannes en capitale mondiale de l’immobilier, une interrogation simple pourrait guider les débats :

Revue Urbanisme : Intégration du genre dans la conception de l'espace  public - SCET

La ville que nous construisons aujourd’hui est-elle réellement faite pour tout le monde ?

C’est cette question que nous entendons poser aux acteurs du MIPIM la semaine prochaine !

A noter que l’organisation des conférences est paritaire : pour toute prise de parole de plus de 3 personnes, au moins une est une femme.

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