Archives mensuelles : avril 2015

[club] Yates & Perrotta – La question de la maternité

little-children-book1Si on ne lit que Revolutionary Road, il semblerait que le malheur des Wheeler est lié à un problème de contraception. Si leur premier enfant était arrivé plus tard, si le troisième n’était pas arrivé… Si la contraception et l’avortement avaient été permis, le sort des Wheeler aurait-il été meilleur ? Si on se souvient de notre précédent post et notre diagnostic, les Wheeler souffrent tous les deux de bovarysme, il est fort probable que non. Sara certes ne se suicide pas à la fin du roman, mais n’est pas plus heureuse qu’April, sa fille unique était pourtant désirée. Quoiqu’il arrive, la réalité déçoit les deux héroïnes (bovarysme), elles ne savent pas exister, mais seulement rêver leur existence. Par conséquent, April et Sara (même si sa grossesse était prévue) deviennent mère avant de s’être trouvées comme femme. La maternité ne leur permet pas de se trouver.
On peut donc se demander dans quelle mesure il y a une « question de la maternité ». Il y en a une si, pour reprendre le vocabulaire d’Elisabeth Badinter, on adhère au mythe de la « bonne mère » qui doit s’épanouir en élevant ses enfants. Si on n’adhère pas à ce mythe, l’échec d’April ou de Sara en tant que mère comme leur échec en tant qu’épouse, est à relier au bovarysme. On pourrait analyser de la même façon l’échec de Franck et Todd en tant que mari ou père.
Il n’y aurait donc rien de spécifiquement féminin dans le bovarysme, si ce n’est que peut-être la société encourage davantage les femmes à rêver et à s’échapper de la réalité (plafond de verre, mythes de la bonne mère, de la superwoman etc.). Pour développer cette question, il sera intéressant d’utiliser le livre de Betty Friedan The feminine mystique.

[club] Yates & Perrotta – Livres et cinéma

revolutionary-road-0aRevolutionary road et Little children ont récemment été adaptés au cinéma.

Dans la première adaptation, April est jouée par Kate Winslet et Frank par Leonardo di Caprio – manière de clin d’oeil à un blockbuster du film d’amour romantique, façon de montrer l’envers du décor amoureux.
Dans la seconde adaptation, Sarah est également jouée par Kate Winslet. Ce lien entre les deux héroïnes est particulièrement intéressant, car le jeu de l’actrice n’est pas le même de l’une à l’autre : en dépit de leur ressemblance, April et Sarah ne se confondent pas. April est beaucoup plus vivante, forte et révoltée que Sarah, dont le visage, les gestes, les regards sont plus timorées, plus ternes. April est secrètement aimée de son voisin ; Sarah, même si elle inspire le désir de Todd, n’est pas l’attraction de son quartier. April se définit par ses choix, Sarah par ses renoncements.

Cette différence de jeu est respectueuse des romans ; mais je me demande s’il n’y a pas là, aussi, une idéalisation de l’âge d’or des années 50 et une glorification de l’esthétique qu’on y associe dans les choix de maquillage et de costumes de Kate Winslet dans Revolutionary Road. Une telle référence au glamour hollywoodien n’est pas présente dans le roman…

 

[club] Yates & Perrotta – L’Amérique, des années 50 à aujourd’hui

RevolutionaryRoadCe qui étonne, lorsqu’on lit Revolutionary Road, c’est l’actualité du propos (en plus de la qualité des analyses psychologiques et de la justesse des situations) : la plupart des paroles de Frank et April pourraient être prononcés par un couple d’aujourd’hui. – A ceci près que l’Europe ne doit plus sembler aux Américains un Eldorado et que les perspectives de fuite heureuse se restreignent. Et que si Frank et April peuvent parler comme ils parlent, c’est parce qu’ils sont présentés comme un couple moderne, et en cela différent des autres couples de leur banlieue.

Mis à part cela, on observe la même description désabusée de la banlieue américaine, censée être le lieu idéal pour vivre en famille et qui s’avère gangrenée par l’uniformité, la monotonie et la mesquinerie. Ce que découvrent Sarah et Todd en 2004, c’est que l’homme peut aussi être au foyer, et connaître à son tour les affres de l’ennui qui en est le corollaire ; c’est, aussi, que derrière la façade, tous ressentent le même vide, tous se rêvent singuliers, différents des autres, quand tous se ressemblent.

Dans les années 50, toutes les maisons se ressemblent de loin mais les vies qu’elles abritent, à y regarder de près, diffèrent et dissonent dès qu’on s’approche un peu ; dans les années 2000, chacun recherche l’originalité mais tous soupçonnent bien, au fond, n’être en rien différent du voisin.

[club] Yates & Perrotta – Mrs Bovary


2175Revolutionary Road
de Richard Yates, publié en 1961, et Little children de Tom Perrotta, publié en 2004, sont deux romans américains sur la désillusion de la mère au foyer. April et Sarah ont fait des études (le conservatoire d’art dramatique pour la première, un début de doctorat de littérature après un passage par les Gender studies pour la seconde) ; elles ont embrassé la vie d’épouse et de mère avec confiance. Et se retrouvent à ne pas savoir quoi faire du sentiment de vide qui encombre leur existence.

Dans les deux cas, les parallèles avec Madame Bovary sont frappants.

Dans Revolutionnary Road, le lien est explicite : Frank, cherchant à consoler April de l’échec de la pièce dans laquelle elle a joué, sans y parvenir, dit à sa femme : “Tu sembles disposées à faire une assez bonne imitation de Mme Bovary et je voudrais éclaircir deux ou trois points. (….) je trouve que le rôle d’un mari de banlieue muet et insensible ne me convient pas ; tu as tenté de me le faire jouer depuis que nous sommes arrivés ici ; mais je préférerais crever plutôt que l’assumer” (trad. R. Latour, p.43-44).
Quant à Sarah, elle participe à un club de lecture qui a au programme le roman de Flaubert, et le dénouement de Little Children rappelle étrangement la désillusion d’Emma lorsque Rodolphe ne vient pas au rendez-vous signant leur fuite commune. Les derniers mots du roman sont les suivants : “Elle se trouvait là parce qu’elle avait embrassé un homme à cet endroit précis et avait ressenti du bonheur pour la première fois de sa vie d’adulte. Elle se trouvait là parce qu’il lui avait dit qu’il s’enfuirait avec elle, et elle l’avait cru – elle avait cru pendant quelques brefs instants, d’une douceur intense, qu’elle était quelqu’un de particulier, qu’elle appartenait à ce petit nombre de gens chanceux, un personnage de roman d’amour avec un happy end” (trad. E. Ertel, p.367-368).

Toutefois, si le dénouement tragique de Revolutionnary Road peut rappeler celui de Madame Bovary, la fin de Little Children semble moins sombre : Sarah réalise qu’elle doit s’occuper de sa fille, qu’elle est la seule sur laquelle sa fille Lucy puisse compter – la rédemption par la maternité. April, au contraire, trouve la mort dans le refus de la maternité.  Dans Madame Bovary, l’issue n’avait pas grand chose à voir avec l’acceptation ou le refus de la maternité, l’indifférence à l’enfant était signalée dès la première moitié du roman et n’étant plus remise en question ensuite. – Ce qui a changé entre l’époque de Flaubert et aujourd’hui, serait-ce la place de la parentalité dans nos vies ?