Le roman de Bioy Casarès se finit sur ces mots : « A celui qui, se fondant sur ce rapport, inventera une machine capable de rassembler les présence désagrégées, j’adresserai une prière : qu’il nous chercher, Faustine et moi, qu’il me fasse entrer dans le ciel de la conscience de Faustine. Ce sera là une action charitable. »

Le narrateur ne réduit pas Faustine à une image ; c’est Morel qui agit ainsi. Et il le fait car elle est morte. Si Morel s’en accommode, le narrateur, lui, aimerait entrer en contact avec Faustine. Mais ce que montre l’invention de Morel, c’est que cette communication est impossible. Cela est propre à son dispositif fictionnel évidemment mais cela me semble aussi symbolique de la difficile communication entre les êtres, tout particulièrement en amour : la parfaite compréhension serait-elle une illusion, un désir inassouvi ?

On rejoindrait en cela la réflexion de Samuel Beckett dans ses pièces comme Oh les beaux jours ou Fin de partie… En dépassant le strict problème des rapports hommes/femmes.

Morel me fait penser à un vampire. Il prend les âmes.
Il a besoin de l’énergie de Faustine. De même le narrateur qui était désespéré retrouve une raison de vivre quand il la rencontre. Elle lui donne de l’énergie.
Il n’y a aucune prise en compte de Faustine comme être humain avec des qualités et des besoins.
Si Morel construit la machine, c’est pour la garder avec lui pour toujours. Rendre Faustine immortelle est un moyen de la posséder, de la garder pour lui.
Transformer une femme en fantôme est un moyen de l’assujettir, de la posséder.

Morel a inventé une machine qui produit des images avec une âme, des images meilleures qu’au cinéma. Il prétend reproduire ainsi la réalité mais en fait il crée une réalité diminuée. La reproduction de Faustine est une femme qui répète sans cesse les mêmes choses et ne vieillit pas.
Le narrateur ne peut ni lui parler ni la toucher. Elle demeure insensible à ses créations florales. Elle ne ressent pas. C’est un fantôme tout comme l’hologramme de Jules Verne.
En la rendant immortelle, Morel lui a enlevé ce qu’elle avait d’humain, de charnel. Une femme fantôme est une femme désincarnée, diminuée.

Un documentaire diffusé sur Arte récemment sur la place des sculptrices dans l’histoire de l’art :

https://replay.orange.fr/groups/ATE1583516167SCULP/videos?categoryId=000-064-040&channelId=catchuptv_arte

« J’aimais une ombre » écrit Just, exalté. Nous retrouvons ici ce paradoxe romantique : la femme aimée est le personnage principal mais elle n’est pas là, soit parce qu’elle est morte, soit parce qu’elle n’est pas intéressée.
Ici la conclusion du roman, Just n’aimait pas une ombre mais une femme qu’il épouse, donne tort aux romantiques. Il est mieux d’aimer pour de vrai. Il est mieux d’aimer une femme réelle qu’un fantôme.
Si traiter les femmes comme des fantômes est une manière de maltraiter les femmes comme nous le soupçonnons en lançant cette série de discussion, alors George Sand en refusant de les traiter comme des fantômes les traite bien. Elle dénonce d’ailleurs le mariage forcé qu’a subi Mme d’Ionis et lui permet à la fin du roman un mariage d’amour.
Cette fin heureuse est aussi une critique du romantisme où les histoires d’amour se finissent mal.

Il est très tentant de comparer Les Dames vertes avec Le château des Carpates. Premièrement ce sont deux récits du dix-neuvième siècle. Ensuite, ils mettent tous les deux en scène un subterfuge. Mais, si dans le récit de Jules Verne ce sont des hommes qui le mettent au point, c’est, dans le récit de George Sand, des femmes qui abusent de la crédulité d’un homme. De plus, le fantôme de Jules Verne est un hologramme représentant une femme morte alors que celui de George Sand est une femme bien réelle et vivante.
Ces deux différences sont importantes dans notre bookclub. C’est en effet le rôle des femmes qui est différent dans les deux récits. Nous avons remarqué que dans le roman de Jules Verne les femmes étaient absentes, soit parce qu’elles avaient un rôle secondaire, soit parce qu’elles étaient mortes. Ici les dames vertes sont certes mortes et leur existence est même douteuse, mais une femme dirige tout le roman, Mme d’Ionis. Elle met en place le subterfuge pour tromper les hommes : son mari et le narrateur, Just Nivières. Ce dernier est d’ailleurs un jeune homme fort romantique et naïf, qualités qui sont d’ordinaires attribués à des héroïnes.
Cependant, même si ce sont des hommes que l’on berne ici, M d’Ionis et Just Nivières, ils doivent leur superstition à leur mère. La douairière d’Ionis est ainsi fascinée par les dames vertes et Just Nivière avoue avoir été bercé sur les genoux de sa mère par des légendes qui ne l’ « avaient pas toujours fait rire ». Il ne s’agit donc pas tant d’une inversion des genres que d’un équilibre : la superstition n’a pas de sexe.

Franz, homme instruit, ne croit pas aux fantômes au contraire des femmes et des villageois. Il pense donc que Stilla est devenue folle.

Dans les romans de Jules Verne, la folie et le surnaturel se cotoie souvent. La folie est en effet une manière rationnelle d’expliquer ce qui paraît surnaturel. On pense en particulier à Ellen Hodges dans Une ville flottante et à Laurence Munro dans La maison à vapeur.

Le rapprochement entre fantôme et folie est intéressant à mon avis car dans l’histoire accuser les femmes d’être folles était un moyen de les écarter, de les faire taire (de les « ghoster » dans le langage des réseaux sociaux). On pense ici à Camille Claudel ou à Virginia Woolf, mais il y en a eu d’autres moins célèbres.On peut aussi citer la religieuse de Diderot.
Une autre piste se dessine ici : les femmes fantômes sont des femmes enfermées, muselées.

Les femmes sont peu nombreuses et peu actives dans ce roman. Elles ne sont que deux : Miriota et Stilla. La première est une jeune fille très jolie et superstitieuse, présentée essentiellement comme la femme du Biró Koltz et la fiancée de Nic Deck. La seconde est morte et seule son image et un échantillon de sa voix apparaissent. Mais, paradoxalement, elle tient le rôle principal. Sans elle, pas d’antagonisme entre Rodolphe et Franz, pas de volonté de se cacher de Rodolphe, pas d’apparition mystérieuse….

Ce paradoxe est constant dans la littérature romantique : la femme aimée est le personnage principal mais elle n’est pas là, soit parce qu’elle est morte, soit parce qu’elle n’est pas intéressée. Son absence entraîne son idéalisation ou sa diabolisation (Confessions d’un enfant du siècle de Musset par exemple). Paradoxe dans le paradoxe : on entend la voix de la Stilla mais elle ne peut pas s’exprimer.

Finalement la figure du fantôme peut incarner ce paradoxe : le fantôme passe, effraye, émeut, mais il n’a pas de prise sur le réel, insaisissable, mystérieux. Il est là, mais il n’est pas là. Traiter les femmes comme des fantômes est une manière de ne pas les prendre au sérieux, de les traiter comme des accessoires… Femmes fantômes = potiches, une première piste pour notre discussion.

Je ne peux m’empêcher de poser la question : est-ce que la singularité de Marie-Anne Lavoisier est lié au fait qu’elle n’a pas eu d’enfants? N’est-ce pas la maternité qui a poussé Mme Tolstoi, Mme Schumann, Mme Einstein… hors de la création? Elles avaient trop de tâches domestiques pour créer.

Si Marie-Anne était la collaboratrice de son mari et non sa domestique, est-ce seulement parce qu’ils n’ont pas eu d’enfants?

Je pense que c’est un élément d’explication, mais il n’est pas suffisant.

Marie-Anne Lavoisier fut femme de sciences, traductrice et éditrice d’ouvrages scientifiques, mais c’est aussi par l’illustration qu’elle collabore à l’oeuvre de Lavoisier. Elle sera également l’élève de David, qui la représente debout, en position dominante, sur le portrait du couple qu’elle commande au peintre.

De cette vie on peut retenir deux choses : que les talents artistiques et scientifiques ne s’opposent pas ni ne s’excluent ; que les femmes peuvent suivre et développer leur(s) vocation(s) grâce aux hommes, mais aussi sans eux.