Je ne peux m’empêcher de poser la question : est-ce que la singularité de Marie-Anne Lavoisier est lié au fait qu’elle n’a pas eu d’enfants? N’est-ce pas la maternité qui a poussé Mme Tolstoi, Mme Schumann, Mme Einstein… hors de la création? Elles avaient trop de tâches domestiques pour créer.

Si Marie-Anne était la collaboratrice de son mari et non sa domestique, est-ce seulement parce qu’ils n’ont pas eu d’enfants?

Je pense que c’est un élément d’explication, mais il n’est pas suffisant.

Marie-Anne Lavoisier fut femme de sciences, traductrice et éditrice d’ouvrages scientifiques, mais c’est aussi par l’illustration qu’elle collabore à l’oeuvre de Lavoisier. Elle sera également l’élève de David, qui la représente debout, en position dominante, sur le portrait du couple qu’elle commande au peintre.

De cette vie on peut retenir deux choses : que les talents artistiques et scientifiques ne s’opposent pas ni ne s’excluent ; que les femmes peuvent suivre et développer leur(s) vocation(s) grâce aux hommes, mais aussi sans eux.

Plusieurs choses surprennent dans la biographie de Marie-Anne Lavoisier : d’abord, elle parvient à échapper à un mariage arrangé (même si, en l’occurrence, c’est son père qui décide qu’il ne se conclura pas) ; ensuite, elle est mariée à Lavoisier, mariage arrangé là aussi mais qui tombe plutôt bien pour une femme dispose aux sciences.

Seulement voilà : la proximité intellectuelle ne fait pas l’amour ; Marie-Anne a un amant quelques années. Elle se remariera après l’exécution de Lavoisier. Elle sera toutefois la proche collaboratrice du scientifique pendant toute sa carrière.

On ne peut donc pas ranger Marie-Anne Lavoisier dans la catégorie des strictes « femmes de » comme Sophie Tolstoï par exemple. Mais on peut saluer l’ingéniosité du hasard, qui a placé cette femme aux endroits stratégiques pour développer ses talents.

Toklas a survécu plus de vingt ans à Stein. Elle est devenue auteure (peut-être par nécessité ayant été dépossédée de son héritage par la famille de Stein) et a écrit sa véritable autobiographie en 1963 : What is remembered. Celle-ci se termine à la mort de Gertrude Stein : Toklas veut qu’on se souvienne de sa vie avec Stein seulement. Elle revendique le titre de compagne de Stein.
Dans les deux autobiographies, une inégalité apparaît. Gertrude a certes bénéficié de l’aide et du soutien de Toklas mais elle aurait été un génie sans elle (sans doute aurait-elle eu une autre compagne) mais Toklas n’existe pas sans Stein.
Depuis 2004, son nom a été donné à une récompense dans la littérature lesbienne. Toklas n’avait peut-être pas l’impression d’exister sans Stein, mais elle existait cependant. Stein le reconnaissait dans The Autobiography of Alice B. Toklas.

Dans l’ouvrage, Gertrude Stein, reconnaît les rôles de sa compagne. Ils sont résumés à la fin du livre : « housekeeper », « gardener », « needlewoman », « secretary », « editor », « vet for dogs ». Elle témoigne tout au long de l’ouvrage qu’elle est consciente du rôle qu’elle joue dans sa vie et qu’elle catégorise comme celui de « femme de génie » (« The geniuses came and talked to Gertrude Stein and the wives sat with me »). C’est un rôle polyvalent et c’est aussi un rôle ancré dans le quotidien et la logistique. On voit ainsi qu’Alice B. Toklas décharge Gertrude Stein des soucis du quotidien : démarches administratives (« I must write letters to everybody for Gertrude Stein », « Mademoiselle Stein has no patience she will not go into offices »), cuisine, correction d’épreuves, recherche d’éditeurs…

The Autobiography of Alice B. Toklas est une autobiographie particulière car 1) elle parle plus de Gertrude Stein que d’Alice B. Toklas et 2) elle a été écrite par Gertrude Stein. Il s’agit donc de la vraie autobiographie de Stein et de la fausse autobiographie de Toklas. Cependant le procédé nous montre que Stein pensait que le meilleur témoin de sa vie était sa compagne. C’est une marque de confiance et de reconnaissance : à plusieurs reprises dans l’ouvrage, Alice commente une action d’un personnage en disant qu’il en ignorait le sens pour Stein (« I do not believe even she realises how much his visit meant to her »). Cela signifie que seule Toklas connaît la Gertrude Stein intime, privée. Elle apparaît aussi comme la plus grande experte de son œuvre. En outre cet ouvrage est un moyen de ne pas laisser dans l’ombre ni leur relation ni le rôle important de Toklas dans la vie de Stein (cuisinière, secrétaire, éditeur, agent…).

Sophie Tolstoï peut difficilement être qualifiée de féministe, même si sa vie est un exemple criant d’inégalité entre les sexes. Dans ses écrits, elle ne cherche pas à soulever les femmes ou même à rendre compte de la condition féminine. Elle oppose deux types de femmes : les pures et les impures, les épouses que les maris abandonnent et les prostituées qui reçoivent les maris infidèles.

Ainsi elle explique ne pas aimer le roman de son époux Résurrection parce qu’il met en scène des prostituées. « Il m’est désagréable de connaître par le menu la vie des prostituées, de ces créatures qu’ont fréquentées nos maris, nos fils, nos pères et plus généralement les hommes. Et les jeunes filles pures et innocentes que nous sommes se trouvent héritières de ces êtres déchus » (Ma vie, p. 958).

En accusant les prostituées de jeter l’opprobre sur toutes les femmes, elle joue le jeu des hommes. Si son observation et son ressenti sont exacts : « L’homme met au premier plan l’amour physique, la femme idéalise et poétise l’amour, il y a d’abord la tendresse, l’éveil sexuel ne vient qu’après » (Ma vie, p.771). Elle n’analyse pas les causes de cette différence, elle présume qu’elle est naturelle quand elle est, selon moi nous l’avons montré dans des discussions précédentes de ce bookclub, le fruit d’inégalités et de différences d’éducation.

De même son insistance sur la différence entre l’idéalisme des femmes en amour et le matérialisme des hommes n’est jamais questionnée et est posée comme une évidence. Il y a sans doute dans ce manque d’argumentation un manque de temps, mais aussi un besoin de justifier son sacrifice et son malheur, une rationalisation.

Sophie Tolstoï se sent offensée par l’ouvrage de son époux La Sonate à Kreutzer (1890) qu’elle aide pourtant à publier.

Elle décide donc d’y répondre et écrit A qui la faute ?, mais son entourage la dissuadera de le publier. Elle y défend son point de vue sur l’amour et les femmes : « je voulais montrer la différence entre l’amour d’un homme et celui d’une femme » (Ma vie, p. 771).

Dans A qui la faute ?, Anna, jeune fille innocente et cultivée qui rêve d’un amour spirituel épouse un prince, ami de la famille. Elle déchante tout de suite : il ne la désire que charnellement. Elle trouve un peu de réconfort auprès de ses enfants et de la campagne. Son mari continue de la décevoir, en méprisant à la fois ses enfants et tout ce qu’elle aime. Un jour, elle rencontre Dimitri, vieil ami de son mari avec qui elle noue une relation platonique proche de son idéal spirituel. Son époux devient jaloux et finit par la tuer.

Sophie Tolstoï explique en des termes plus philosophiques et, à mon avis, plus pertinents ce que nous appelons aujourd’hui la charge mentale. C’est l’impossibilité de se sortir du quotidien, l’impossibilité de se consacrer à ses besoins spirituels.
« Ma vie se réduisait alors à l’éducation des enfants, ce qui me pesait souvent, mes besoins spirituels n’étant pas satisfaits » (Ma vie, p. 152)

Sophie Tolstoï est mère de 13 enfants. Personne ne s’étonne lorsqu’elle écrit qu’elle n’avait pas le temps d’écrire car elle était absorbée par leur soin et leur éducation. « Les enfants encore et encore, finirent par tuer en moi tous les talents » (Ma vie, Sofia Tolstoï, éditions des Syrtes, p. 93) ; « J’étais totalement absorbée par les aspects pratiques de l’existence, Lev Nikolaïevitch, au contraire, par la vie intellectuelle et spirituelle » (Ma vie, p. 616). Mais ces aspects pratiques ou « soucis quotidiens de la vie » (Ma vie,  p.65) ne désignent pas seulement ses obligations maternelles. Le temps qu’elle ne consacre pas à ses enfants, Sophie le consacre à son mari : recopier et corriger ses œuvres, organiser les éditions… Elle s’est donc sacrifiée pour décharger son époux de tous les soucis matériels pour qu’il puisse se consacrer à l’art et à la pensée.

Face à ce constat, il me semble que les sentiments de Sophie Tolstoï sont ambivalents : amertume et frustration d’un côté, fierté et joie de l’autre.