Louise Bourgeois a choisi l’araignée comme symbole de la mère. Ce choix peut surprendre même si la biographie de Louise Bourgeois donne une explication (sa mère tissait des tapisseries). L’araignée est en effet une bestiole qui fait peur ou dégoûte, qui peut être dangereuse… C’est une représentation qui surprend car elle n’associe pas la maternité à la beauté et à la douceur, mais à la violence et au travail. L’araignée patiemment tisse sa toile et tue quiconque l’attaque. Le choix de l’araignée surprend si l’on se base sur les représentations habituelles des mères, mais si l’on se base sur des expériences réelles de la maternité, ce n’est pas si surprenant. Louise Bourgeois a ici le mérite de s’opposer aux clichés.

Être soi semble être le défi des femmes artistes : n’être ni la femme de ni la fille de, mais aussi ne pas être la muse ou l’incarnation d’un mouvement. Louise Bourgeois a ainsi toujours refusé d’appartenir à un groupe même au féminisme.

Louise Bourgeois pense que Freud n’a rien fait pour les artistes, que la cure ne se permet pas de libérer de l’enfance. De plus, elle affirme le pouvoir de la sexualité féminine. Dans Le Regard, les femmes regardent le monde avec leur vagin. Serait-ce donc une revanche des femmes sur la psychanalyse ? Ce n’est pas sûr. En revenant toujours à son enfance, Louise Bourgeois montre que le médecin viennois avait raison. Et je pense que l’on peut voir dans sa destruction du père une forme de réconciliation. Elle va certes plus loin : elle ne se contente pas de tuer le père, elle le détruit, mais c’est justement cela, ce dépassement, qui permet la réconciliation.

Agnès Varda n’est pas présentée comme la compagne de Jacques Demy. Elle a une carrière indépendante, propre, tout en étant la compagne d’un artiste tout autant célèbre. Elle lui consacre d’ailleurs une trilogie après sa mort, preuve d’un grand amour.
Et pourtant elle continue d’être Agnes Varda. On pourrait presque voir une inversion des rôles. Etant le sujet de son œuvre, c’est le compagnon qui devient la muse…

J’aimerais savoir à quoi cela tient…
Est-ce que les temps ont changé depuis Camille Claudel? Si on pense aux scandales récents dans l’univers du cinéma difficile de dire oui.
Est-ce que cela tient d’un manque d’info? Peut-être qu’Agnes Varda a lutté pour s’imposer et que je manque simplement d’info.
Est-ce que cela tient à la personnalité exceptionnelle d’Agnès Varda ? Elle est très indépendante dans son art. Elle refuse les étiquettes (comme celle de la Nouvelle Vague), elle n’a pas peur de faire des films qui ne se vendent pas. Je la cite ici dans une interview donnée en 1986 dans 24 images, numéro 27 : « Je ne suis pas attachée et personne ne m’attachera. Mais je prends le risque de faire des films qui ne marchent pas. Alors qu’ils veulent presque tous gagner de l’argent à chaque film et faire carrière ».

Je pense qu’il y a un peu de tout, les temps ont un peu changé: elle a aussi subi de la discrimination et elle a une personnalité extraordinaire. Sa force est, nous l’avons vu dans le post précédent, son indépendance.

Dans l’ouvrage au programme de ce mois, c’est Bernard Bastide qui traite directement de la question de l’identité féminine de Varda dans son article « Agnès Varda, une auteure au féminin singulier (1954-1962) ».

Être une femme est en effet une exception dans la bande de la Nouvelle Vague, comme elle le dit elle-même : « « J’étais là comme par anomalie, me sentant petite, ignorante, et seule fille parmi les garçons des Cahiers« . Peut-être est-ce par son refus de voir dans sa féminité un problème et en se focalisant sur l’objectif  d’être un auteur libre, et pas un auteur femme.

Agnès Varda est présentée dans cet ouvrage universitaire comme une artiste dans tous les sens du terme (photo, cinéma, dans une certaine mesure interprétation, mais aussi arts plastiques), et qui explore aussi plusieurs directions. Au niveau des sujets, elle s’intéresse autant à son époque (cf la première partie de l’ouvrage) qu’à se saisir elle-même comme individu (cf la 4e partie de l’ouvrage ; en guise d’exemple, je pense d’abord à ses installations ou à certains de ses films, les plus récents, comme Les plages d’Agnès ou Visages, villages), ou encore à faire le portrait de Jacques Demy (Jacquot de Nantes, son travail d’édition des DVD des films de Jacques Demy avec sa boîte de production Tamaris).

Nous sommes donc devant un cas d’artiste plurielle, qui ne se cantonne pas à un art mais passe outre les frontières et navigue d’une pratique artistique à une autre, en y rencontrant toujours la reconnaissance et en se situant à chaque fois du côté de la création. C’est un cas particulièrement intéressant, à ce titre, de création au féminin.

 

Pina Bausch est un nom que l’on connaît même quand on ne connaît rien à la danse. Des oreilles de néophytes y reconnaissent le nom qu’il faut prononcer pour sembler au courant voire « à la mode ». Sa conception de la danse a infusé dans notre culture contemporaine, par exemple à travers des publicités (je pense à celle d’Air France il y a quelques années) ; son interrogation des rapports hommes/femmes entre en résonance avec celles qui secouent notre société tout récemment. Cette notoriété me semble aller dans le sens d’une reconnaissance du talent artistique de la chorégraphe, signe que la création féminine est, dans ce cas, acceptée et plébiscitée.

J’insère une vidéo pour montrer comment ces rapports hommes/femmes peuvent être figurer de manière chorégraphique.

Les chorégraphies de Pina Bausch exposent la violence exercée contre les femmes, la domination des hommes. Par exemple dans Barble Bleue en 1977, des femmes sont trainées par les cheveux.
Cependant le témoignage de Jo-Ann Endicott montre que Pina exerçait une certaine violence sur ces danseurs en leur demandant de tout donner et en ne se préoccupant de leurs difficultés à concilier vie professionnelle et vie familiale. Peut-être que, si elle ne se souciait pas des soucis de ses danseuses mères de famille, c’était parce qu’elle avait intégré des préjugés sur les femmes au travail ?
Dans le témoignage de Jo-Ann Endicott, on voit que le génie semble en quelque sorte privé d’empathie. Comme si tout ce qui préoccupait Pina était sa création…

Pina Bausch semble bénéficier du travail des autres chorégraphes, Duncan en tête. Elle rencontre de l’opposition : les premiers spectacles de sa compagnie sont hués, mais cela n’est pas lié à son sexe.
D’un côté je me dis que c’est bien, mais d’un autre côté je me demande si le préjugé n’est pas seulement masqué. Si Pina a pu s’épanouir, développer son art, n’est-ce pas parce que la danse est considérée comme un art moins important, un art féminin?
Préjugé contre la danse et préjugé contre les femmes se rejoindraient alors.

Ariane Mnouchkine a parfois signé des pétitions pour la cause des femmes. Elle a abordé la condition des femmes dans sa collaboration avec Hélène Cixous, une auteure féministe : Voile noire, voile blanche ; L’Indiade.

Pourtant elle reste une féministe discrète : pourquoi ?

Ariane Mnouchkine a résolu d’une manière radicale l’inégalité des sexes. Elle reconnaît elle-même qu’elle n’a pas été victime des discriminations que les femmes subissent dans le théâtre parce qu’elle a fondé sa compagnie égalitaire (Ariane Mnouchkine, Actes sud p.71). De même qu’il n’y a pas d’inégalités salariales au Théâtre du Soleil, il n’y a pas d’inégalités homme/femme parce qu’Ariane Mnouchkine l’a voulu ainsi.

Elle contribue peu à faire évoluer le rôle des femmes dans notre société, parce qu’elle vit dans une autre société. Cependant, quand on pense à son engagement auprès des sans-papiers ou des intermittents par exemple, il paraît injuste de l’accuser de fuir le monde où la réalité.

Ariane Mnouchkine nous l’avons dit est une témoin du sexisme (post précédent), mais elle est plus que cela. Elle a agi contre le sexisme, elle est donc féministe. Elle est l’exemple qu’une femme dramaturge peut réussir brillamment, mais pas dans le monde tel qu’il est.